jeudi 20 décembre 2007

Le Nevado Caché

Après Jujuy, difficile d'échapper à Salta, l'escale urbaine suivante, l'une des gloires touristiques de l'Argentine. Le centre est effectivement charmant, hétéroclite mais peu étendu. Les bâtiments coloniaux sont bizarrement couverts de myriades de papillons sombres qui s'y reposent le jour. Comme à Jujuy, la "buena onda" règne et on passe quelques jours très agréables en promenades, musées, visites à l'Alliance Française. Bonne aubaine, on y projette les "Poupées Russes" de Klapisch, qu'on avait zappé à sa sortie en France. Ça sent un peu la suite du retour de "l'Auberge Espagnole", mais c'est quand même amusant de voir les pitreries de Duris, surtout quand il joue à Thierry La Fronde.

On goûte donc l'insouciance argentine, qui nous plaît autant que la nonchalance bolivienne. L'actualité n'y est pas aussi riche, et le changement dans la continuité règne en maître : Christina succède à Nestor, un peu comme si chez nous Jacquot avait cédé l'Elysée à Bernadette. On a un peu l'impression que tant que les affaires tournent, que le ballon circule, que l'asado grille et que la bière mousse, tout va bien.

Mais l'air de la campagne et le ciel pur de la montagne nous manquent encore, et on rejoint Cachi, un charmant village en bordure d'un grand massif très sec qui culmine à plus de 6300 mètres, au Nevado de Cachi. Un vague topo de Camptocamp indique que l'ascension est jouable en 6 jours, sans crampons ni piolets en absence de neige.

Le village se révèle l'un des lieux les plus agréables du voyage ; c'est un délice d'y voir passer le temps très lentement, au fil des quelques ruelles blanchies, de visiter les bâtiments qui les bordent, à la curieuse architecture intérieure. Les plafonds, parfois les planchers, sont ouvragés en bois de cactus massif, les énormes poutres soutenant les toits à deux pans sont parfois d'une seule pièce. Des portes à double battant, vert sapin, marquent le coin des rues. Notre maison ici, c'est la Casa de Familia Mamama, qui est un peu comme la maison bleue de San Francisco, sans clefs ! Une plantureuse glycine âgée de quelques siècles ombrage la véranda ; un dalmatien débonnaire nain monte la garde, on ne l'a pas entendu aboyer une seule fois. Les dueños sont adorables et affectueux. Un jeune argentin a élu résidence ici pour s'entraîner au demi-fond car à 2200 mètres, c'est l'altitude idéale ; on ne l'a pas vu courir, mais il remplit plein de carnets pour noter ses temps.

Un taxi nous dépose au bout de la piste de "Las Pailas", à 15 km de Cachi, ce qui économise une journée de marche. Et ce n'est pas un luxe, car les sacs sont gonflés à bloc, avec sept jours d'autonomie et 10 litres d'eau (les habitants de Cachi ne sont pas unanimes sur la présence d'eau le long de l'ascension). Le trek débute dans une très longue vallée, plantée de cactus cierges de plus de 5 mètres de haut, et d'innombrables petites touffes d'un autre genre d'épineux, qui fleurit rouge, rose, orange, et tous les dégradés. Le massif en toile de fond est très sec, rocailleux, sous un ciel d'un bleu pur vraiment enivrant. Sur les pentes, les couleurs sont tranchées, comme si l'ombre des nuages y était restée accrochée.

Les bivouacs sont paradisiaques. Le plus bas d'entre eux, Piedra Grande, à 4000 mètres, est un replat herbeux où coule une eau cristalline ; un immense bloc coloré nous y abrite, ainsi qu'un couple de colibris hargneux. Guanacos et viscaches abondent à proximité. Un renard a aussi établi sa tanière non loin, et on s'observe mutuellement ; il a l'air blasé, emmitouflé dans sa longue queue blonde, quand il plisse des yeux. Le deuxième campement, bien abrité lui aussi, jouxte un ruisseau à 4600 mètres, en face d'une falaise qui sert de reposoir au condors. Un soir, on en compte jusqu'à 9, mais seuls deux d'entre eux s'envolent sous nos yeux le matin à 8 h ; il aurait fallu se lever plus tôt... Plus de chance un peu plus tard : lors d'une pause dans un bofedal, trois des spectaculaires rapaces nous survolent de tout près, visiblement curieux. Deux adultes et un jeune, peut-être une séance de reconnaissance du dangereux être humain... Les filets d'air bruissent entre leurs rémiges quand ils cerclent au-dessus de nos têtes. Le camp le plus élevé est encore très agréable, perché à 5400 mètres, et surplombant tout l'itinéraire. Là, on est vraiment tout seuls !

Dans la montée, entre 4000 et 4600 mètres, un joli détour nous entraîne sur un chemin qui commence à s'effacer, mais qui a dû longtemps être utilisé par des mineurs ; au bout, on devine sur la crête rocheuse une petite zone d'extraction de minéraux dans une veine de quartz. Le sentier s'élève en pente douce, en lacets, ou serpente tranquillement, très ouvragé. Les llaretas dessinent comme des joints dans les bas-côtés. Seule trace de passage humain dans toute la vallée, il résiste au temps et parfois s'efface, assez émouvant dans cette grande solitude. On découvre aussi l'ancien hameau des mineurs - quelques murs, et des restes de charpente en cactus- ainsi qu'un groupe d'habitations plus anciennes avec des vestiges de petites maisonnettes rondes et des corrals. Des fragments de céramiques jonchent le sol, et on trouve même une vieille aiguille à tisser en métal. Interrogé à notre retour, le charmant directeur du petit musée de Cachi est intarissable sur plein d'autres sujets. Il semblerait quand même que le site ait été occupé entre 1000 avant JC et 1000 après JC par les farouches tribus locales, brièvement colonisées par les Incas juste avant la conquête espagnole.

Le quatrième et dernier jour d'ascension est assez homérique ; le temps est heureusement radieux car une nuit perturbée par l'altitude nous empêche de décoller avant 7 h. Arrivés sur une première crête à 6000 mètres, le sommet nous paraît encore très éloigné... L'univers est totalement minéral, assez coloré, avec quelques pauvres névés qui subsistent. Seule une vigogne, comme égarée, trottine allégrement vers une antécime. Les cailloux de toute sorte, clairs ou sombres, débris de schistes, granite et plein d'autres jonchent le plateau. En deux heures, le sommet convoité est atteint. On apprendra plus tard qu'il s'agit en fait du Melenda, d'altitude inconnue mais sans doute vers 6200 mètres. Le temps est toujours au beau fixe. Sur le flanc sud, "ombragé" du massif, quelques langues de pénitents fondent à grande vitesse ; ils font un peu pitié. Mais la crête-plateau continue, et au loin semble finir sur un sommet plus enneigé, sûrement le "vrai" Nevado de Cachi. On atteint son antécime, à une bonne heure de marche. Le paysage devient vraiment lunaire, toujours parsemé de petits névés. Après, il faudrait encore descendre à un col, et remonter, une grosse demi-heure aller... Mais on commence à se sentir mal, on arrête là. La vue plongeante sur la vallée à l'ouest est fabuleuse ; toutes les couleurs des roches se mêlent au vert des bofedals. Très loin sur l'horizon, un autre imposant sommet neigeux.

Il est 12h30, et le retour au premier col salvateur est vraiment pénible : le mal des montagnes nous happe alors qu'il nous faut encore marcher en montagnes russes une bonne heure et demi au dessus de 6000 mètres. Arrivés au camp, on est épuisés, et J a un mal de tête atroce... il nous paraît quand même plus prudent de descendre d'un ou deux étages. Pliage de tente, remplissage de sacs, c'est vraiment très dur, et une descente dans un terrain pourri de gros blocs prêts à nous broyer les jambes nous attend. C'est la lutte, parmi les deux heures les plus difficiles qu'on ait vécues en montagne, il faut se concentrer au maximum sur chaque pas. Au camp du condor, on se pose enfin, sauvés mais à bouts de force. Peu après, mal de tête et nausées disparaissent, et le moral revient.

Quant au dernier jour de la promenade, c'est une véritable odyssée à la recherche d'un endroit sec. Les gouttes sonnent sur la tente depuis 16h la veille, et ne cessent pas. Ça bruine, ça vente, ça tonne et ça coule à flots ; 8 heures sous la pluie pour rentrer à Cachi, avec une longue pause déjeuner dans un abri sous roche, à attendre une accalmie qui ne vient pas. Un pauvre condor tout humide prend son envol en catastrophe, surpris par notre apparition au détour d'une moraine. Immense vu d'aussi près, il disparaît presque immédiatement dans le brouillard, comme sortant d'un rêve. Plus bas, même les quelques vaches ont l'air décontenancées par toute cette eau tombant du ciel.

Trempés jusqu'aux os dans l'une des montagnes les plus sèches d'Argentine ; mieux qu'une baguette de sourcier, mieux qu'une danse ridicule autour d'un poteau, JAJ en randonnée...

dimanche 16 décembre 2007

Tropique du Capricorne

Le Nord-Ouest argentin représente un grand inconnu à nos yeux, même si J a passé du temps à enquêter ici il y a 5 ans, et même si un guide déniché à San Pedro signale quelques treks dans le coin. Un itinéraire surtout nous attire, qui traverse de hauts plateaux, débute dans la forêt subtropicale et aboutit dans un désert de cactus, tout en suivant le Tropique du Capricorne.

Un autocar très années 80 nous transporte de Jujuy à Ledesma, languissante et décontractée, chaude et plantée de palmiers géants aggripés par des philodendrons avides de grimper. Ce petit bourg très provincial répond en fait officiellement au nom pompeux de Libertador General San Martin : la géographie de l'Argentine est truffée de références à l'histoire de son indépendance.

Le bus de campagne tressautant et coloré emprunte une piste forestière et s'arrête pour une pause d'une demi-heure à San Francisco, village champêtre des yungas argentines, à 1500 mètres d'altitude. Une visite impromptue à la boutique nous permet d'affiner nos plans auprès d'une asso locale.

Le trek débute un peu plus loin, au lieu-dit Peña Alta, et c'est parti pour 4 à 5 jours de marche. Retrouvailles agréables avec les ambiances des basses terres tropicales : chaleur, perroquets, vautours, plantes exhubérantes, chants entêtants des insectes, terres rouges, arbres bizarres aux troncs distendus, comme s'ils avaient avalé un marcheur. Le chemin est large, bien entretenu d'un bout à l'autre, très emprunté par les locaux qui vivent tout au long de l'itinéraire, parfois très à l'ancienne. Très aérien, ce magnifique sentier nous promène en balcon au-dessus d'une gorge, puis sur le fil d'une très longue crête vertigineuse et à travers un haut plateau planté d'ichus et balayé par les vents, avant de redescendre sur la quebrada aride d'Humahuaca.

Deux villages ponctuent la route, chacun pourvu d'une école. San Lucas fait très alpin, très vert et panoramique, avec son église et son cimetière plantés dans un champ d'herbes grasses. Vers 10 h, l'instit et ses élèves débarquent sur le terrain de foot pour une séance de culture physique.

Le ravitaillement en eau est problématique tout au long du trek : les quelques ruisseaux ne sont pas souvent buvables et en dehors des villages, il faut insister pour obtenir quelques litres du précieux liquide. De fait, quand on toque à leur porte, les gens sont très réservés et distants. Mais on échange toujours quelques mots avec les marcheurs locaux, souvent des hommes accompagnés par leurs chiens. Les fermes, très dispersées, sont facilement à un jour et demi de marche du village le plus proche. Juste après une tempête de grêle, une famille fait une pause avec nous auprès d'un col : époux, épouse, belle-mère et trois gamins. Une petite fille porte sur le dos un magnifique cartable rose Barbie. Leurs chevaux sont harnachés de sacoches colorées et brodées de fleurs naïves, mais la Señora nous défend formellement de les photographier.

Tous les soirs, une petite pluie rafraîchit l'atmosphère, renforçant l'aspect Préalpes du paysage, très vert et rocailleux, où chaque replat est un pâturage. Après la pluie, les falaises délavées fument et prennent corps, comme si elles allaient marcher. De temps à autre, les condors nous survolent, mais on cherchera sans succès la falaise où ils doivent nicher. Au milieu d'arbres majestueux qui ressemblent à de vieux aulnes, J manque de piétiner un joli serpent vert vif, qui se laissera observer un moment avant de se fondre dans les herbes. Mille fleurettes égaient aussi les abords du sentier ; il y a même des crocus et des cactus-poupées. Entre deux bouquets, notre première grosse araignée poilue se laissera tranquillement chatouiller.

A trois jours de Peña Alta, l'école de Mollulo (3 familles) est déserte ; on refait provision d'eau à une source qui ressemble plutôt à une mare. Souvent, de petits cimetières sont installés sur les cols, très colorés, et des croix fleuries de plastique, plantées de guinguois, sont noyées dans les ichus. Malgré leur isolement, les lieux sont encore très habités ; c'est une Argentine très indienne, avec des scènes de vie qui nous font penser à la Bolivie et au Pérou. Quant à nous, on ne marche jamais plus de 6 h par jour, en goûtant les petits bonheurs du chemin, son ambiance harmonieuse et décontractée, ce petit air de chez-soi dans le paysage, le sentier large et bien tracé - pas besoin de regarder ses pieds. Quand on ne croise personne, on tente d'engager la conversation avec les caravanes de vaches, chevaux, ânes, qui utilisent eux aussi le sentier d'un air déterminé.

Au bout de quatre jours d'une montée progressive mais soutenue, nous voici à 4200 m d'altitude, sur un petit altiplano désert et minéral, où on découvre quand même quelques habitations mimétiques en tendant un peu l'oeil. L'orage nous poursuit, et un guanaco (le chameau local qui prend ici le pas sur la vigogne) fuit avec nous le mauvais temps. Des grêlons s'abattent en rafales, et couvrent les premiers cactus d'un manteau hivernal.

Arrivée à Tilcara endormie vers midi, un bourg-oasis lui aussi très détendu, environné de hauts cactus, de rochers colorés, de demoiselles qui ont perdu leur coiffe, et de mille vestiges archéologiques. Le village ressemble un peu à une retraite de jeunes intellos porteños (les habitants de Buenos Aires), qui fuient le tumulte de la capitale pour s'installer là, au soleil et au calme. Beaucoup d'artisans, d'artistes, un musée palpitant, des activités d'éveil et d'art pour les enfants et les moins jeunes, et une Pucara, forteresse précolombienne. Très en ruines, sauf quelques îlots reconstitués, l'ambiance est un peu irréelle dans les endroits laissés à l'abandon : seuls subsistent le dessin des rues, les fondations des maisons et la nécropole, le tout envahi par une végétation piquante et fleurie.

Purmamarca est un petit village de la même quebrada, devenu hyper touristique car adossé à une colline multicolore qui explose au soleil du petit matin contre les montagnes grises qui l'environnent. On habite deux jours dans une casa de familia, partagée un soir avec un jeune Espagnol très chaleureux, puis avec deux Italiens joviaux, et c'est l'anniversaire de l'un d'entre eux. La famille habite en fait un peu plus loin, et Jose ou son père passent de temps à autre pour discuter. Le loyer, on le dépose sur le haut du frigo qui ne marche pas, la confiance règne et c'est très agréable...

On passe toute une après-midi à siroter le maté, à l'argentine, en bouquinant ce qui traîne sur les étagères... comme à la maison !

lundi 26 novembre 2007

Choc culturel

Le passage au Chili est assez progressif ; on se contente au début de traverser la frontière sous le Parinacota pour rejoindre le village du même nom, situé un peu plus loin. Pourtant, dès la frontière, le choc des cultures est déconcertant... Les camions n'acceptent plus les passagers clandestins, et les bus font payer le prix fort. Le revers positif, c'est que le stop fonctionne, et une ONG belge nous amène à bon port en jeep (sièges en cuir). Les feuilles de coca passent la frontière sans problème et déclarées, et les graines récoltées dans la jungle ne sont pas détectées par les douaniers.


A Parinacota, minuscule hameau tout blanc, une grand-mère, Francisca, accepte de garder le surplus de nos bagages et de nous préparer une soupe au vermicelle ainsi que des pâtes aux oeufs et au vrai ketchup. On s'en va se promener vers les volcans en haut et vers la lagune aux mille oiseaux en bas.

En haut, c'est sec, volcanique, vaguement neigeux, et parsemé de petits monticules de basalte en cailloux et de petites lagunes aux eaux peu profondes où nichent et se nourrissent foulques géantes, canards et flamants roses. Les seuls prédateurs sont les mouettes : on assiste impuissants à un rapt de caneton, la mouette perfide ayant profité du dérangement occasionné par notre arrivée. Les viscaches se laissent admirer, assoupies, certaines se sont fait plumer. L'ambiance est surnaturelle avec en toile de fond le Parinacota et le Pomerape, que J n'a pas envie de grimper.

En bas, c'est un immense bofedale vert, qui tourne autour d'une grande lagune, elle aussi remplie de piafs de toutes couleurs, et autour des alpacas, des vigognes et même de loin des nandous, cette espèce de petite autruche.

C'est le même silence, la même immensité qu'à Sajama, le même dénuement au village, voire plus pauvre encore : chez Francisca, pas d'eau courante... mais qu'est-ce que la chambre dortoir est douillette, avec ses courtepointes et ses napperons tissés et tricotés main !

Pris en stop par un couple de chiliens, on arrive à Putre, quelques kilomètres plus bas. La route est extraordinaire, un altiplano sec en général mais rempli de vie autour des quelques cours d'eau ou lagunes, avec énormement de vigognes qui jouent dans les ichus. Une route à rouler à bicyclette, qui débouche en plein sur le Pacifique.

A Putre, beaucoup de militaires avec leurs affiches de recrutement, mais surtout une fête Aymara, qui rassemble par delà les frontières les aymaras du Chili, du Pérou, de Bolivie, pour partager gastronomie, danses, artisanat... sous l'oeil bienveillant de l'alcalde. Des groupes venant d'Arica se produisent aussi, et notamment un groupe théâtral où s'affrontent les riches, vêtus à l'espagnole à grands renforts d'éperons et de grands chapeaux, et les pauvres, qui font les idiots. Deux grand mères françaises assez charmantes sont dans l'assistance depuis la veille, toutes excitées par la fête et pas embêtées du tout de ne pas dormir jusque 4 h du matin. Le choc culturel est déjà tangible : la fête n'investit pas tout le village mais reste cantonnée tout en bas, autour d'un podium monté pour l'occasion, et les orchestres sont rares. C'est plus un spectacle pour les gens qui ont eu les moyens de se déplacer que la vie partagée en direct.

Au soir, le bus nous amène à l'air de la mer, après une traversée fantasamagorique de déserts hétérogènes, et une section habitée de cactus candélabres, magnifiques arbres qui de loin ressemblent à des feuillus, et qui poussent dans des endroits insensés, en haut d'une crête toute érodée, ou au milieu d'un oued asséché.


A Arica, on croise notre premier Mac-Do, qui clignote clair dans la nuit noire, et c'est aussi l'heure de notre première altercation avec la gent locale, un taxi qui nous réclame plus d'argent que prévu et menace d'appeler les carabineros.

Dans la nuit, une secousse assez brutale réveille J, qui réveille AJ mais trop tard, ça s'arrête vite.

Le port d'Arica, visité longuement le lendemain, est une vraie débauche de vie marine : lions de mer, pélicans, mouettes, goélands, hérons se battent pour la moindre écaille de poisson, et les vautours lorgnent sur les déchets. Un chien s'amuse à défier les lions de mer en aboyant, les pieds dans l'eau, mais un simple grognement des bébêtes le fait reculer. Un peu plus loin, une messe à la mémoire de récents naufragés est célébrée en plein air.

Un jet de bus à travers de sempiternels déserts, ponctué d'un contrôle de police interminable, nous amène à Iquique, ville étirée le long d'une côte désertique au relief chahuté. Née de l'exploitation du "salitre", un mélange naturel de nitrate de sodium et de nitrate de potassium qui servait à confectionner des explosifs, Iquique a survécu une première fois grâce à la pêche, et aujourd'hui, suite au déclin des ressources, elle est devenue une plaque tournante commerciale centrée sur un port de marchandises dynamique, et sur une immense zone franche. La ville peaufine son image pour attirer les estivants : de grandes plages de sable plantées de palmiers, des vagues à surf, des casinos, une rue piétonne branchée, beaucoup d'étudiants et d'enfants. Le vieux centre est charmant, des maisons géorgiennes en bois coloré et aux très hauts plafonds bordent les larges rues. Le choc culturel est ici définitif : un petit Nice sans le charme méditerranéen. Un soir, une série de concerts est organisée sur la grande place : on se croirait en été à Grenoble, avec en prime les parfums de la mer. Les groupes se succèdent, il y en a pour tous les goûts : ska, rock métissé, vieux crooner, jazz, pop latino, il manque juste les musiques traditionnelles ! Le groupe de rock vient de Concepción, et scande dans une de ses chansons que "la marijuana me pone muy feliz", devant pas mal d'élus car c'est une fête culturelle organisée par la ville. On est à 2000 lieues de la Bolivie ! Pourtant, lors d'un intermède discursif de l'attachée culturelle, un groupe de mineurs en grève essaie de prendre la tribune. Ils protestent contre l'entreprise qui les exploite tout en réalisant des profits scandaleux. Ils sont applaudis par une partie de la foule, puis évacués en douceur par les organisateurs du spectacle.


On profite des quelques avantages du retour à la vie de citadins à la mode européenne : les voitures cèdent le passage aux piétons, et on s'offre un baptême de parapente car Iquique est un spot majeur pour le vol libre ; on peut même voleter de nuit ! Le décollage d'AJ est un peu difficile car des rafales de vent balaient la piste d'envol ; avec Leo le moniteur, on ne fait pas le poids malgré 5 kg de lest. Une fois en l'air, tout devient calme et suave, les mouvements sont très doux et le paysage vu de 500 m de haut est transfiguré : même les gratte-ciel et les chalutiers donnent une touche savoureuse au spectacle, où se détache la ligne blanche de brisants et les longues plages sableuses en demi-lune. Le parapente va même taquiner assez haut un nuage, avant de descendre dans une série d'acrobaties digne du rangers des fêtes foraines. On atterrit en douceur sur la plage au milieu des bronzeurs, en rasant les palmiers.


Iquique possède aussi un petit port de pêche, avec ses parasites paresseux qui profitent du nettoyage du poisson. Mais les lions et les pélicans sont moins nombreux qu'à Arica.


Un matin, c'est la baignade dans le Pacifique, tout le contraire de l'image d'Epinal des tropiques : sable sombre, mer turbide et mousseuse, méduses, eau relativement fraîche (19 degrés), rouleaux courts et puissants. On n'ose guère s'éloigner du bord, ce Pacifique paraît encore plus retors que la mer d'Iroise... et puis nager en sachant les lions si proches et invisibles...


Les plages de sable sont entrecoupées de bancs rocheux assez bas où se reposent quantité d'oiseaux : mouettes, goélands (certains, petits, tout gris, nichent en plein milieu du désert d'Atacama), huitriers, becs-en-ciseaux, limicoles. En ville, le soir, des nuées de cormorans et de vautours envahissent les palmiers, les antennes, les pylones et les bâtiments les plus élevés. Certains nichent même sur les lampadaires.


A un étage plus bas, les vitrines croulent déjà sous les décos de Noël, la consommation fait rage, le rythme est fébrile, les gens hyper-stressés, et la zone franche est une énorme galerie marchande, un vrai labyrinthe sans ciel nanti de fast-food bondés, et tous les produits importés se vendent bien. Parfois, les commerçants et les tenanciers d'hôtels sont très désagréables ; on s'accroche avec plusieurs personnes pour des broutilles, et on nous menace immanquablement des carabineros... notre désinvolture bolivienne n'arrange rien. On se sent étrangers et malvenus, et en plus les prix commencent à être un peu hauts pour nous. Pourtant, il y a 5 ans, le Chili patagonien nous avait laissé une agréable impression...

A une nuit et une matinée de bus, on rejoint San Pedro de Atacama, non sans avoir été réveillés au milieu de la nuit par un ridicule contrôle de douane entre la première et la deuxième région, avec déchargement-rechargement de tous les bagages sans que personne n'y jette un oeil... L'ambiance des bus est très différente de celle à laquelle Pérou et Bolivie nous avaient habitués : finie l'atmosphère familiale, les rires, les discussions impromptues, les arrêts incompréhensibles, les enfants qui jouent dans le couloir... Les contrôles de police sont fréquents, et on sort sans arrêt ses papiers.

San Pedro est un vrai gringoland, le seul lieu vraiment touristique du Nord du Chili. Malgré l'affluence, le village est agréable et reposant, charmant avec son église blanche au toit d'adobe, ses ruelles poussiéreuses, ses petites maisons basses. Beaucoup d'étrangers ont fait souche ici, à louer des vélos, vendre la cuisine française, organiser des tours, monter des hébergements. La manne touristique est exploitée à fond : la plupart des sites sont chers, beaucoup sont si éloignés qu'il faut y aller en voiture, et le Licancabur se grimpe désormais obligatoirement avec un "guide" alors que l'ascension est facile ! On abandonne l'idée de monter au fameux volcan, et c'est à VTT qu'on part à la découverte du Salar d'Atacama et de la Vallée de la Luna pendant deux jours. Coup de chance, deux paires de petites sacoches nous permettent d'emporter provisions et duvets. La promenade dans le Salar est ardue, le soleil cinglant et lourd, la réverbération intense ; on brûle. L'air est curieusement salé. La piste nous fait gouter aux quatre délices du vélo itinérant : poussière, sable, tôle ondulée, vent. Heureusement, on tombe par hasard sur une lagune féérique et inquiétante à la fois, tellement salée que l'eau est dense, et semble précipiter quand on l'agite. Dans cet univers abrasif, où les herbes du rivage sont pétrifiées de blanc, quelques oiseaux, flamants et avocettes, passent tranquillement leurs journées. Un peu plus loin, la baignade dans les eaux fraîches et moins salées d'un Ojo est tellement agréable qu'on s'y replonge au retour. Comme l'Ojo del Inca de Potosi, celui-ci est parfaitement rond et insondable, et des légendes de disparition de touristes courent à son sujet. Le cul en compote, des ampoules aux pieds et aux mains, les réserves d'eau à sec, c'est avec bonheur qu'on rejoint la route asphaltée jusqu'au village de Toconao, atteint à la tombée de la nuit. Au cours d'un repas mitonné au réchaud sur la place, en écoutant chanter les soeurs péruviennes du couvent tout proche, un habitant nous propose de venir dormir chez lui. Contents de profiter d'un de nos rares contacts amicaux au Chili, on s'empresse d'accepter, d'autant qu'il est tard et qu'on ne sait pas où aller dormir. Il nous installe dans un réduit de bric et de broc de sa cour, il a même acheté une ampoule, et disposé des bâches plastique sur le sol. Là, J est très déçu, qui s'attendait à être somptueusement accueilli et fêté, et à dormir dans un lit à baldaquins. De fait, notre hôte ne nous présente pas au reste de la famile, qui semble moyennement réjouie de nous voir ici... Une fois matelas et duvets installés, on s'aperçoit qu'on ne pourra pas dormir car c'est vendredi soir, et un groupe de jeunes s'est installé dans le jardinet pour chanter à la guitare, boire des bières et rigoler très fort. Alors, comme on est un peu fatigués pour s'incruster, on plie bagages et on reprend la route, en s'excusant un peu maladroitement... Bivouac à la pleine lune, en plein désert, non loin de la route ; en arrière-plan, le volcan Lascar, à l'énorme cratère éventré, fume gentiment.

Après un petit déjeuner dans un étrange bois de vieux acacias en fleurs, peuplé d'abeilles, on regagne San Pedro dont c'est aujourd'hui la fête annuelle. On y assiste à un curieux spectacle de danses à l'allure tahitienne... C'est une troupe folklorique de l'Ile de Pâques ; les jeunes danseurs dégagent une extrême sensualité, se déhanchant tout nus sous leurs pagnes en plumes ! J se fait interpeller par un carabinero, car il boit une canette de bière en dégustant son pique-nique sur la voie publique...

Puis, on s'en retourne de l'autre côté du Salar, vers des ruines précolombiennes intégralement construites d'adobe, et recouvertes par les sables. L'indienne atacameña, qui gère l'entrée du site, nous raconte des histoires locales, dont les dangers de la baignade dans l'Ojo... La langue atacameña s'est perdue, les communautés locales s'organisent pour tirer profit et protéger les sites touristiques les plus visités. Mais les tempêtes de sable se déchaînent, nous empêchant de visiter le site. De front dans le vent violent, nous voilà partis un peu tard dans la vallée de la Lune, une route raide dans la Cordillère de Sel, qui permet d'embrasser un fabuleux mais glaçant paysage qui n'accueille pas une fleur, pas un animal, pas un oiseau. C'est effectivement lunaire, d'immenses dunes de sable blanc ou noir alternent avec des bancs rocheux striés, décapés, parfois nimbés de sel, délicatement colorés dans une dominante ocre. On court un peu pour rejoindre les points de vue avant la nuit, un peu désappointés d'être arrivés si tard. Du haut de la crête, le spectacle est vraiment spectaculairement lunaire ; des vallées vides et silencieuses, hyper-minérales, où se dressent parfois des monolithes ou des cônes en série. Tout est figé, comme pétrifié au lendemain d'une catastrophe, et des vents de sable nous cinglent la peau. Bivouac entre la cordillère de sel et le Salar, dans le recoin d'un oued à sec, en dérangeant un pigeon solitaire bizarrement venu lui aussi se réfugier là.

La route qui nous emmène en bus vers l'Argentine le lendemain s'approche du Licancabur, et laisse entrevoir les somptuosités du Sud-Lipez, qui à notre avis doivent de préférence se goûter, mais aussi se mériter, à vélo... L'objet d'une prochaine escapade ? De l'autre côté des Andes, après un voyage en bus une fois de plus spectaculaire, on plonge dans la "buena onda" argentine, en s'arrêtant à Jujuy. A peine arrivés, nous voilà embarqués dans un asado de folie jusque tôt le matin, avec une bande d'Argentins déchaînés, dont les jeunes gérants de l'hôtel, une Normande et deux Suisse-Allemands ...

Le Chili est déjà loin !

mercredi 21 novembre 2007

Robin de la Jungle

En trois mois de Pérou, l'actualité sociale du pays ne nous a pas vraiment sauté aux yeux, si ce n'est les revendications de différents corps de métiers, un sentiment de défiance grandissante envers le pouvoir en place, et l'inquiétude vis-à-vis de l'inflation.


En Bolivie, en revanche, la politique, le débat social sont omniprésents et passionnants. On a l'impression d'être au coeur de grands changements, ou d'un laboratoire un peu risqué qui risque de ne pas faire long feu.


C'est peut-être l'extrême hétérogénéité, la diversité de la population qui rend la situation si intéressante. La Bolivie est le pays andin où la population indienne (aymaras, quechuas, guaranis ; les quechuas sont les descendants des Incas) est la plus importante, d'où des modes de vie très tranchés d'une région à l'autre. C'est aussi un des pays au monde où la richesse est la plus inéquitablement répartie : quelques très opulents, énormément de très pauvres et une masse énorme de travailleurs pauvres, le plus souvent non salariés. Résultat, le temps ne coûte rien, ou presque, c'est vraiment ce qui nous a marqué en Bolivie, et de là découle aussi un art de vivre plein de quiétude apparente et de rires.


C'est une petite fraction de la population (d'origine coloniale) qui concentre la richesse et historiquement le pouvoir ... jusqu´à il y a un peu moins d'un an. Evo Morales, cocalero de la région de Cochabamba, est élu au premier tour. Un film récent retrace son itinéraire, depuis son enfance très pauvre sur l'ingrat Altiplano jusqu'à son élection, un vrai conte de fées. Evo Pueblo, c'est le titre du film, insiste sur les origines indiennes du président, osant même un parallèle avec le dernier Inca, écartelé par les colons, qui aurait crié : "Je reviendrai !". Aymara, parti de rien, le film montre à quel point Evo Morales est passionné de foot et de filles, évoque le panel des métiers qu'il a exercés, depuis maçon jusqu'à couturier, en passant par trompettiste et comment il devient, comme par miracle, car ses dons d'orateur sont assez pitoyables, leader des cocaleros. Beaucoup de slogans encensent Evo sur les maisons, dans les rues : il y a même "Evo es Dios "! Mais on dirait que la période de grâce est close, car on rencontre beaucoup de ses détracteurs, surtout dans les couches les plus aisées. Et même les plus pauvres, à qui on avait promis beaucoup, commencent à critiquer le gouvernement.


Le programme d'Evo et de son parti prévoyait un vaste exercice de redistribution des richesses envers les plus pauvres, en se basant sur les revenus supposés croissants tirés des ressources naturelles (mines, forêts, pétrole, gaz). Le sous-sol de la Bolivie recèle en effet bien des trésors. C'est aussi un des pays au monde qui reçoit le plus d'aides extérieures, ce qui est vraiment paradoxal !


Mais pour toucher ces revenus, il faut encore maîtriser la production, qui est largement aux mains d'entreprises étrangères. La nationalisation des ressources est donc en cours. Il est aussi question de créer une rente (modeste : 20 €/mois) pour toutes les personnes âgées privées de retraite. Elle serait financée par un retour à l'état d'une partie de l'IDH (un peu notre TIPP), que touchaient les régions... Et ça râle, ça proteste, ça fronde. Evo tape où ça fait mal, et cette affaire est symptomatique d'un problème essentiel de la Bolivie : un pays coupé en deux. D'un côté l'ouest, le haut, l'Altiplano, aux traditions et aux fêtes indiennes vives, pauvre, d'agriculture ingrate, et de mines. De l'autre, l'ouest, les basses terres, plus riches, où des estancias prospèrent sur les ruines de la forêt. Santa Cruz s'affirme comme centre d'une région très autonomiste, voire sécessioniste, qui refuse la solidarité nationale.

Ce sont aussi deux visions de l'avenir de la Bolivie qui s'affrontent. Les plus riches prônent l'autonomie territoriale sur la base de régions (chacun pour soi, avec un risque d'approfondissement du fossé entre les deux Bolivie). Evo et son parti, généralement soutenus, mais jusqu'à quand, par la masse des plus pauvres, tentent de concrétiser une toute autre conception du pays. L'idée est de renforcer le cadre de l'Etat, qui serait chargé de mieux répartir les richesses, avec un niveau d'autonomie relativement faible pour les régions, mais aussi une autonomisation des communautés indigènes. C'est finalement un programme politique extrêmement novateur, qui tranche totalement par rapport à une politique libérale que les Etats-Unis et les instances financières internationales aimeraient imposer à la Bolivie. C'est aussi une reconnaissance en actes du fait indigène.

Mais cette politique isole la Bolivie sur le plan international, d'autant que Evo est viscéralement anti-impérialiste, ce qui se comprend : d'origine indienne, son itinéraire personnel est marqué par la lutte contre les politiques d'éradication de la coca inspirées par les Etats-Unis. Au passage, l'éradication de la coca est une illustration particulièrement absurde d'impérialisme occidental. Il suffit de passer quinze jours dans les Andes pour mesurer la profondeur sociale et historique de la consommation de coca. Sa mastication permet aux populations les plus laborieuses de supporter l'effort et l'ennui du travail, de moins sentir la faim et atténue les effets de l'altitude. C'est également une pratique sociale, avec des accents nettement religieux. L'apport alimentaire de la mastication est également loin d'être négligeable. Naturellement, à la conquête espagnole, la coca a été violemment diabolisée par l'Eglise, du fait de ce caractère sacré. Mais sa consommation a été imposée aux esclaves dans les mines quelques années plus tard, quand les colons se sont aperçus de ses vertus productives ! Et depuis lors, la coca, réservée aux aristocrates chez les Incas, s'est profondément enracinée dans le peuple. Du côté étatsunien, la cocaïne, drogue dérivée de la coca, possède des propriétés analogues pour les yuppies newyorkais et les cadres stressés. Le problème, c'est que la cocaïne est mortelle ... Alors, au lieu de traiter correctement le problème chez eux, ils tentent (mais ils se sont calmés) d'éradiquer tout bonnement la coca en Bolivie, en offrant au passage un défouloir supplémentaire à de nombreux conseillers militaires.

Tout ça pour dire qu'Evo ne doit rien attendre du puissant voisin. D'autant qu'il doit financièrement son élection à un ami peu fréquentable, Hugo Chavez ! Du coup, la politique extérieure de la Bolivie est bâtie sur des alliances douteuses et parfois artificielles avec le Vénézuela, Cuba, et même l'Iran. Le Pérou et le Chili voisins, assez alignés US, sont aux antipodes politiques. Même le Brésil de Lulla n'est pas bien chaud à cause d'un gros différent gazier... Et l'Argentine actuelle est loin d'être aussi révolutionnaire !

Finalement, la réalisation de ce programme nécessite rien moins qu'une nouvelle constitution. L'élection d'une Constituante qui établirait une Constitution ad-hoc est le point-clé du programme politique d'Evo. Et là ça patine ... Pas ou peu d'avancées concrètes en presque un an de blabla. Aux dernières nouvelles, le débat sur la localisation des pouvoirs bloque les travaux de l'Assemblée. Car la Bolivie ne sait pas où est sa capitale... Sucre (capitale historique) ou La Paz (siège effectif d'une grande partie des pouvoirs) ?

Evo ne laisse donc pas indifférent : un costume présidentiel plus proche de l'habit traditionnel Aymara que du costume-cravate, une bonne bouille, un itinéraire atypique de Robin des Bois dans un pays où le Che est une idole. Il lui reste moins de quatre ans pour tenir ses promesses et les retards comme la confusion s'accumulent. Les opinions à son sujet divergent : "Evo es Dios", "il fait changer les choses, mais les résistances sont trop grandes", "Evo trahit le peuple et ne tient pas ses promesses", "il vend la Bolivie à Chavez", "c'est un mystificateur, un populiste", "les maires et les préfets détournent les fonds de développement". Une chose est sûre, l'Etat de grâce est terminé et les couteaux sont tirés. Un patron de tienda, adversaire politique mais respectueux de la tentative, nous affirme : "c'est très ambitieux comme programme, mais il faudrait à l'équipe bien plus d'expérience et d'intelligence politiques".

Petit à petit, l'expérience s'acquiert sans doute, mais pour qui le temps joue-t-il aujourd'hui, lui qui en coûte si peu en Bolivie ?

mardi 20 novembre 2007

En direct du magma

Dans les entrailles brûlantes du Cerro Rico, au-dessus de la petite ville coloniale de Potosi, les mineurs s'acharnent encore à extraire des métaux de cet hallucinant gruyère, même si le filon d'argent s'épuise. Bien qu'ils soient organisés en coopératives indépendantes, les conditions de travail demeurent impensables. Avec un salaire de 2.000 Bolivianos par mois, ils gagnent relativement bien leur courte vie. A titre d'exemple, un garçon de café gagne entre 600 et 1.000 Bol par mois... et on arrondit souvent les fins de mois en petits boulots parallèles : rares sont les heureux (?) salariés ! De plus en plus, le tourisme devient le nouveau filon, car la visite des mines est le must de Potosi.

On aime bien profiter des eaux chaudes naturelles quand il s'en trouve sur notre chemin, et justement à 20 km de Potosi, l'"oeil de l'Inca" fournit une eau thermale très appréciée des locaux. Ce dimanche, on se croirait à la kermesse : chacun vient en famille avec son véhicule, taxi, combi ou camion. On barbecute, on lave le linge et les voitures, on joue au foot, on se baigne. A la nuit tombante, tout le monde s'en va et nous voici seuls en compagnie du gardien Freddy, de sa femme et de ses quatre chiens. L'ojo del Inca est une petite mare qui fume et qui bout. Un peu plus haut, un étang appelle à la baignade, avec une eau à 25 degrés ; on y campe une nuit même si des mystères enveloppent le lieu : l'eau pourrait sortir la nuit et rendre dangereux le camping aux abords, ou bien des tourbillons de fin d'après midi auraient entraîné des disparitions suspectes... il paraît que sa profondeur atteint 4 km ! Le lendemain matin, J reste tranquillement sur le bord à barboter et à plonger, AJ nage, va siroter dans les bulles au centre, revient, pendant que la femme de Freddy apprend à nager à ses deux chiots... Pas d'événement suspect aujourd'hui !

D'autres échos de la terre nous parviennent à Sajama, dominé par son volcan éponyme. Le petit village d'adobe, à 4200 m d'altitude, essuie en permanence un vent cinglant au milieu de la puna sèche et des bofedales humides où paissent lamas et alpagas. Au soir, quand ces derniers se couchent au milieu des touffes d'ichus, leurs deux oreilles enrubannées de laine rouge, on croirait un champ d'oeufs de Pâques. Tout autour, des volcans souvent enneigés percent l'immense plaine, comme les jumeaux qui marquent la frontière chilienne : le Pomerape et le Parinacota, à plus de 6000 m d'altitude. Des phénomènes volcaniques chatouillent ici la surface de la terre. Au bout d'un chemin sablonneux de 8 km, la végétation laisse place à un champ nu et blanchâtre, qui fume. Un peu partout, de profonds trous d'eau bouillonnent, certains transluscides, d'autres boueux. En fonction de la température, qui à bout de doigts s'échelonne entre 25 et plus de 80 degrés, les parois sont minérales, souvent roses et violettes, ou bien des algues vertes, ocres ou oranges se développent et une croûte blanche ceint le pourtour. Telles deux petits geysers, deux marmites en surchauffe éclaboussent et alimentent le rio qui traverse opportunément le secteur. La baignade dans les flots d'eaux mélangées donne un délicieux jacuzzi naturel à température variable, duquel on s'extirpe à grand peine dans le vent et le froid du couchant.

En visite chez la Señora qui détient les clefs de la pitorresque église, blanche et lumineuse, le sol se met à onduler comme un train de vagues pendant plus d'une minute... Vite, sortir de la tienda, et on est comme sur la mer. Pas de dégâts ici, mais on est un peu inquiets pour le Chili.

On tente l'ascension du Sajama, sans doute le plus haut sommet de Bolivie à plus de 6500 mètres, mais bêtement, en deux jours. Le chemin part du village et traverse des bosquets de queñuales plantés dans le sable, où se promènent des vigognes qui gémissent à notre approche. Un peu plus haut, vers l'idyllique campo base (à 4600 m), des monceaux vert vif de llareta contrastent avec le flanc sud du volcan, aux teintes pastels, déchirées, verticales. Au-delà, l'univers se minéralise et on plante la tente au campo medio (5250 m), au creux d'un abri qui nous protège du vent violent. Au loin vers l'est, les nuages s'amassent sur la cordillère royale, minuscule chapelet de montagnes vue d'ici. A 2h30 du matin, la tente affalée, on avale difficilement trois galettes et on s'engage dans un pierrier infâme. On se trompe d'ascenceur pour atteindre le campo alto (5700 m) : une flèche bleue nous invite à nous engager dans le premier couloir, la montée d'hiver, praticable enneigée, mais qui s'avère sèche, raide, glissante et très exposée. Un peu exténués, on commet l'erreur de continuer alors que l'aube qui point nous éclaire l'itinéraire. On s'attend à toucher enfin la neige, mais les éboulis meubles persistent jusqu'à plus de 6000 m. Un petit ressaut amusant, flanqué de pénitents, marque l'entrée sur le glacier. Au-delà, la progression dans l'espace des 6000 est ardue, essoufflante, frigorifiante. Le spectacle de l'aube qui se lève sur ce sommet tout isolé doit être radieux, mais le plaisir est absent, et on n'en profite pas. Les pénitents qu'on était si heureux de découvrir nous arrêtent à 250 m du sommet : des milliers de marches de glace pure qui s'enchaînent, de toutes les tailles, et il faut trouver son chemin pour s'élever péniblement, comme à travers un labyrinthe, en dénichant l'itinéraire le moins fatigant. Mais on n'en voit pas le bout, et on ne se sent vraiment pas dans notre assiette. Une marche un peu plus haute que les autres nous arrête et on fait douloureusement demi-tour.

Mais quoi de plus normal qu'un but au Sajama, qui accueille périodiquement des matchs de foot à son sommet ! Provocation toute bolivienne vis-à-vis de la FIFA, qui s'oppose aux matchs internationaux d'altitude, évinçant ainsi La Paz...

jeudi 8 novembre 2007

A table !

Difficile de mourir de faim en voyage en Bolivie !

Dans la rue, la "comida al paso" abonde... empanadas (beignets le plus souvent fourrés au fromage), salteñas (un peu de viande, de légumes en sauce, dans une pâte plus ou moins épaisse), salchipapas (saucisses de Frankfort en rondelles baignant dans l'huile avec des frites, et profusion de ketchup-mayonnaise), hamburguesas diverses, papas rellenas (patates fourrées), yuca frit, brochettes, jus de fruits frais, gélatine immonde, yogourts, jus de quinoa... La nourriture change au cours de la journée, les plats se succèdent sur les stands ambulants.

Les quartiers populaires sont farcis de restaurants, gargotes où on sert invariablement, surtout à midi, un menu composé d'une soupe puis d'un "segundo" plus ou moins au choix, le tout arrosé d'un "refresco", soda ou jus de fruit allongé, le tout pour à peu près 1 Euro. La soupe est généralement abondante et succulente, de légumes, de riz, de pâtes, de quinoa, de blé, de cacahuète, parfumée d'herbes avec un bout de viande pour donner du goût. Comme "segundo", on sert souvent une sorte de viande en sauce avec du riz, ou du poulet frit, une milanesa, ou du poisson (pejerrey).

En cas de grosse envie de frites, et pour un poil plus cher, on peut toujours se ruer sur une "polleria", "pollo broaster"ou "pollo al spiedo", qui sert uniquement du poulet-frites, parfois avec riz, pâtes ou bananes plantain, et qui font souvent le plein, surtout chez les jeunes. Le poulet est servi par huitième, quart, demi, voire entier, avec parfois un buffet de légumes en entrée et des sauces à volonté.

En fait, ce qui revient le plus cher, c'est la bière, qu'il faut le plus souvent acheter séparement dans une "tienda", à 0,5 Euros la canette. Les meilleures, ce sont à notre goût la Paceña traditionnelle et la Huari. La pire, sans doute la Potosina, par bouteilles d'un litre, qui déborde de mousse interminablement... Pas de vin pour le peuple, c'est une boisson de luxe.

Dans les villes touristiques, les restaus "lonely planet" abondent, et servent pour ce qu'on en a testé une nourriture banale et souvent affligeante, voire toxique, pour trois fois plus cher.

De temps en temps, un restaurant élégant relève le plat, et les prix restent compétitifs par rapport à un kebab chambérien.

En moyenne, la gastronomie nous a paru plus fine et plus variée au Pérou qu'en Bolivie. Mais depuis le début du voyage, pas un plat au restaurant sans son accompagnement de riz, pas un repas sans sauce pimentée (aji), servie à part dans une coupelle ou un bocal, à volonté, pas une gargote où les sodas divers ne coulent à flots. On ne boit ni vin, ni eau, ni café, et on ne fume pas, même si ce n'est pas interdit.

Travaux pratiques en rentrant, ça vous dit ?

lundi 5 novembre 2007

Marchés, fanfares et jus d'oranges

Si les grands espaces nous hallucinent, les villes boliviennes qui ponctuent notre itinéraire épicent chacune à leur manière le voyage : La Paz, Trinidad, Cochabamba, Oruro, Potosi. Chacune a son atmosphère, ses bizarreries, sa nonchalance, son curieux mélange de modernité et de tradition : comme ces femmes aux nattes accrochées l'une a l'autre et ornées de pompons, aux jupes courtes et empilées qui leur donnent une silhouette empesée, un téléphone portable hyper plat à l'oreille.

L'empreinte coloniale transparaît plus ou moins nettement dans chacune de ces villes, mais c'est à Potosi qu'elle est la plus marquée (on n'a pas vu Sucre, LA capitale coloniale et paraìt-il LA plus belle cité bolivienne !). Potosi, créée au XVIème siècle, a brillé jusqu'au XVIIIème, par la grâce de sa montagne aux filons d'argent, le Cerro Rico, et de millions d'esclaves-mineurs tués au travail. Probables témoins de la mauvaise conscience des nobles espagnols, ou simples témoins des moeurs d'antan, pas moins de 80 églises et quelques couvents quadrillent les vieux quartiers. D'antiques balcons de bois ajourés sont suspendus au-dessus de ruelles biscornues, les hautes portes sont encadrées de pierres taillées finement sculptées, avec souvent la lune et le soleil, et le monogramme IHS au milieu, toujours le syncrétisme...

La Paz fourmille du matin à la nuit, un incroyable lacis de rues en pentes raides et glissantes, redoutables pour les semelles et même pour les pneus lorsqu'il pleut. La richesse est concentrée au fond de la cuvette, plus chaude et plus oxygénée, alors que les quartiers populaires jouissent 600 m au-dessus d'une vue splendide sur les montagnes et sur la fourmilière. Plus haut encore, sur la plaine qui mène au lac Titicaca, la ville champignon de El Alto, contigüe à La Paz, recueille les émigrés les plus pauvres de l'Altiplano. En arrivant depuis Copacabana, on est saisi par le spectacle de ce canyon urbanisé de haut en bas. De petites maisons se serrent sur les pentes ; seuls quelques moignons de terre érodée restent inoccupés. Au contraire, une armada d'immeubles hauts et modernes tapissent le fond de la gorge.

La Paz fourmille... de l'homme ou femme d'affaires pressé en cravate ou tailleur au vieux mendiant habillé d'antiques mantas, en passant par les innombrables vendeurs de rues aux innombrables produits, aux innombrables métiers. Les vendeuses ne passent pas inaperçues, elles investissent les trottoirs fermement campées au milieu de leur étalage, entourées de leur lourde robe et de leur grand châle, et toujours coiffées de leur inénarrable chapeau melon porté haut sur le dessus de la tête, tenant comme par miracle. Parfois des bébés dorment tranquillement au coin de l'étalage, et la journée de travail est ponctuée par l'allaitement et les couches. Les petites filles portent dès la naissance des boucles d'oreille. Les détails pleuvent sur la ville, et quand on la regarde on ne sait plus ou donner de la tête... cireurs de chaussures masqués d'un passe-montagne, réparateurs de vieilles savates entassées près de la machine à coudre, ateliers pèse - personnes pour vérifier son poids, collégiens en élégant uniforme, vieux Dodge pétaradant a l'assaut des pentes, flics aux sifflets régissant la circulation aidés par des étudiants déguisés en peluche, trafic intense sans aucune priorité au piéton, petites manifs ou défilés au fil des rues, odeurs de poulet frit et de pisse, enseignes anarchiques, horizon de fils électriques, amoureux timides ou fervents, stands de fleurs et de téléphones, lamas séchés, et chaque mètre carré de rue est occupé.


Le cimetière est un petit concentré de la ville. Le dimanche, on y vit comme dans la rue. Il y a même de vrais immeubles avec escaliers, balcons, où les caveaux sont empilés comme les cages à lapins dans nos tours de banlieue. On se perd dans les ruelles bordées de caveaux vitrés superposés. Ceux du haut sont accessibles via des échelles de bois disposées au coin des rues. Derrière les vitres, le nom du disparu, la date de sa mort et de nombreux présents miniatures pour l'accompagner dans son long voyage : nounours, bonbons, alcool, feuilles de coca, fruits. Des fleurs partout, des couronnes, elles volent au vent. Et au bout des rues du cimetière, les pentes qui mènent à El Alto chargées de maisons comme un prunier de ses fruits lourds.

A Trinidad, les fourmis sont à deux roues et sillonnent les rues, tournent autour de la Plaza en négociant leur trajectoire entre les 4X4 et les quads. A Cochabamba, le marché occupe un pan entier de la ville : fruits et légumes, viandes, téléphones, radios, piles, herbes aromatiques, papier toilette, ketchup et mayonnaise, bière, alcool pur, vin et whisky, poisson, laine, chaussures, pantalons, gants de boxe, clous et vis, farine, épices, pain, foetus de lamas, mantas industrielles et artisanales, repas sur le pouce au coin d'une table, tête de vache ou de brebis, onguents magiques, produits bio, crèmes nivea...


Toutes les villes ont leurs marchés, toutes les villes ont leurs fanfares, leurs danses, leurs défilés. A Oruro, l'ambiance est animée et joyeuse : les étudiants préparent la rentrée universitaire. Le défilé carnaval dure toute la journée du samedi, point d'orgue d'une fête de trois jours. Les parades s'enchaînent, innombrables, du matin au matin. La plupart sont en grand costume délirant mais traditionnel. Du métal, des tissus multicolores, des filles en petite tenue, mini robe froufroutante d'or et d'argent et grandes bottes assorties sous un chapeau à plumes. Elles se dandinent sur un pas répétitif, en scrutant la foule avec un grand sourire maquillé, les bras ondulant en rythme. Leurs collègues masculins suivent en petits groupes, enfermés dans une armure ronde à plusieurs étages. Un orchestre clôt chaque cortège, souvent une fanfare jouant très haut de ses cuivres et de ses tambours un air traditionnel.

D'autres cortèges sont plus sobres, avec de vieux costumes paysans, de grosses laines brodées, les garçons en pantalons de toile et gilets, chaussés de sandales en pneus ou de grosses godasses ornées de cloches et d'éperons. Des flûtes de roseaux et des chants accompagnent alors les danses. Oruro est de fait la capitale folklorique auto proclamée de Bolivie. En février, le carnaval attire des fêtards de tous les pays et au-delà. Le clou des défilés est la fameuse diablada, une danse du bien et du mal, où s'affrontent une armada de diables tous plus effroyables les uns que les autres et l'archange St Michel, inquiétant lui aussi, aux ailes blanches et au glaive menaçant, sous l'oeil bienveillant de bons gros ours aux masques exhubérants, aux yeux protubérants. On a la chance d'y assister un soir. Les danses sont assez énergiques, avec des fumigènes colorés et des pétards, des feux d'artifice au beau milieu du cortège. Un chien un peu fou tourne autour des pétards en aboyant, et quand ils ont fini de s'enflammer et d'exploser, il s'en empare furieusement.

Et toutes les villes ont leurs fanfares, leurs défilés, leurs processions, souvent par corps de métier. Ils investissent les rues comme par surprise et les danseurs portent des crécelles aux formes symboliques, souvent des autos, des bus ou des maisons.

Et chaque ville possède sa place agréable et arborée ou l'on déguste d'odorants jus d'oranges pressées en direct par des vendeurs qui promènent leurs petits étals roulants. Les photographes de rue vous tirent le portrait, les écrivains publics vous rédigent les lettres à la machine, les amoureux se susurrent à l'oreille sur les bancs, les enfants apprennent à marcher, c'est comme un havre de paix au coeur de la fourmilière.

Marée basse

Jirira est posé comme par enchantement a 500 mètres du fameux Salar d'Uyuni, sous le volcan Tunupa, aujourd'hui paisible. Un village de poupées en adobe et ichu, avec une mignonne église a l'étrange façade un peu baroque. Entre les maisons et le salar, des champs sablonneux où les plants de quinoa commencent à pousser d'un beau vert tendre, puis des pâturages à lamas et à vigognes, à l'herbe si rase qu'on se demande ce qu'ils peuvent encore se mettre sous la dent.

Au petit matin, la mer de sel resplendit et reflète le soleil levant déjà sans pitié. De la chambre de l'hospedaje, on voit une piste y pénétrer comme dans rien. Une presqu'île aride d'amas volcaniques abrite une forêt de cactus candélabre aux fleurs citron exhubérantes. Entre le salar et la terre ferme, l'eau miroite par endroits et des familles de flamants - adultes rose bonbon et jeunes gris souris - s'ébattent, plutôt farouches. Doña Lupe nous héberge dans un hospedaje très familial, désert. Deux français coureurs, Matthieu et Ludo, nous y rejoignent assez vite ; sur la trace de Djamel Balhi, ils sont décidés à affronter le Salar (http://www.panandina.canalblog.com/, il y a même une photo de nous).

La cour est plantée de cactus, décorée de troncs de cactus dénudés, et la charpente plus que centenaire est en cactus aussi. C'est un bois très décoratif, trés fin, comme tressé, avec des vides à la place des épines. Aux quatre coins, des herbes aromatiques, citronnelle et fenouil, agrémentent cuisine et matés. Un puits profond de 12 mètres rejoint une eau douce qu'on puise à l'aide d'une longue lanière en pneu recyclé.

On a rencontré Doña Lupe dans le combi assez brinquebalant qui nous a menés au village. Aucune ligne régulière ne dessert Jirira depuis Salinas, terminus des bus d'Oruro ; la bonne aubaine que ce transport inespéré, au presque saut du bus ! Le chauffeur, sa femme et son petit garçon sont un peu pressés de faire monter les passagers car le véhicule n'a pas de lumières, et il est déjà 18h... On s'entasse avec trois grand-mères très enjouées, très gaies, et quatre boliviens en vacances. Le paysage est plaisant dans le crépuscule, le salar se laisse deviner, ainsi que la cîme du volcan qui paraît de ce côté assez infranchissable. Le véhicule embarque au bas mot 30 litres d'eau versés par bouteilles entières dans un radiateur en miettes et tout fumant ; au bout d'une heure, on refait le plein. Une portion de piste très sableuse est avalée de justesse, mais une légère cote nous arrête ; le plan A, c'est de déposer des cailloux à l'arrière des roues pour reprendre élan dessus pendant deux mètres, puis recommencer. Au bout d'un moment on cale et c'est le Plan B, tout le monde descend et pousse dans l'obscurité naissante. A deux km du village, la nuit est bien là, et après un petit écart dans le fossé, le chauffeur accepte l'aide de la frontale.

Le mari de Doña Lupe est un grand-père gâteau très en verve qui lance des vannes à tout propos (vous les français vous êtes grands mais faibles, alors que nous les boliviens, on est tous petits, tous moches mais costauds). Il nous indique la direction à suivre pour monter au volcan et pour traverser le salar... Ça n'a pas l'air de le choquer, quelques français fous ont déjà fait étape chez lui pour rejoindre Uyuni a pied.

En milieu d'après midi, alors que le ciel se couvre et que le tonnerre gronde au loin, on entame l'ascension vers le mirador a 4700 m, depuis lequel on embrasse l'étendue du salar, ou des îles disséminées pointent, noir sur blanc. De l'autre côté, les pentes du volcan sont très colorées, rouge vif, blanches, ocres. On campe là, au milieu des llaretas (mousse verte très dure qui enduit le sol), des ichus feu-follet (grandes touffes d'herbe piquante), des épineux et des queñuals (l'arbre le plus haut du monde). Après une nuit sombre et calme, au froid vif après un mois de jungle, on se lance a l'assaut du volcan dans des éboulis meubles et des rochers pourris. Une falaise crayeuse nous arrête à une antécime d'où la vue sur le salar est immense, comme une mer de nuages sages, infinie et immaculée, parsemée d'une myriade d'îlots qui paraissent flotter. Sur le versant du cratère, des éboulis colorés nous appellent pour une descente en surf. Le retour a Jirira sera plus laborieux, en suivant des coulées de basalte puis un canyon et en se perdant à travers un maquis sans chemin.

A la posada, une nuit de grand vent fait fuir le sommeil, rattrappée par une généreuse grasse matinée. Et vers 16h, c'est le départ pour la grande aventure, la traversée a pied du salar jusqu'à l'ile Inca Wasi, à 43 km. Nos sacs arrimés et une provision de 10 litres d'eau sur le dos (et encore presque 8 litres a l'arrivée), on prend pied assez rapidement sur la mer. Avec l'appel de la nuit, le paysage change à chaque seconde, les couleurs s'épaississent, les ombres s'allongent interminablement. Le vent souffle déjà et ne nous quittera que très tard. Le coucher de soleil s'étire et on hallucine d'être là, au beau milieu d'un monde surréaliste, sec comme un désert, vidé de toute vie, une autre planète. Sous nos pas, les écailles de sel sont comme une peau lactée de monstre marin, et les étoiles s'allument une à une, de plus en plus vite, jusqu'à ce que la voûte céleste nous noie d'astres miroitants.

Pour la navigation, on marche d'abord à vue en repérant "le milieu de la montagne, de l'autre côté" selon les conseils de Pepe. Puis on se recale sur une ligne droite a 190 degrés de Jirira (indication du GPS de Matthieu, prise juste avant de partir) et on suit le cap en choisissant une constellation... on répète la manip toutes les heures car le ciel tourne ! Le sol est parfaitement plat et dur, et nos pas s'enchaînent comme par réflexe. C'est une curieuse sensation, une sorte de transe, les jambes sont déconnectées du reste du corps. Il fait très sombre, mais on marche sans lumière pour mieux s'enivrer d'étoiles... jusqu'à ce qu'un peu sur notre droite une forme tapie dans l'ombre nous mette en garde : un trou de 50 cm de diamètre et d'un bon mètre de profondeur, rempli d'eau. On guette un moment le phoque qui viendrait y respirer. C'est un des fameux "ojos" du salar, parfait pour se casser une jambe ou éclater une roue. Alors on donne de temps en temps des coups de frontale pour parer le danger, et en découvrir trois autres scintillants sous nos lumières. A partir de 23h, notre objectif se rapprochant en théorie, un lever de lune serait le bienvenu pour affiner notre trajectoire. L'astre ne daignera hisser sa voile orangée que vers 1h du matin, nous laissant errer au gré de supposées Croix du Sud qui plongent l'une après l'autre sous l'horizon. Nos ombres ont réapparu mais l'île reste invisible ; vers 1h30, l'émerveillement se tasse sous le poids des sacs, et comme le vent tombe, on s'affale au milieu de ce rien tout salé pour bivouaquer au clair de lune. A l'abri des sacs a dos, l'ambiance est savoureuse, depuis le fond de nos duvets. On se sent vulnérables comme au creux d'une feuille posée sur le flot, mais le sommeil nous cueille rapidement.

On assiste au lent lever de soleil depuis nos sacs a dormir ; c'est joli, un peu rose, avec des cumulus un peu moins monstrueux que la veille. Ludo et Matthieu passent a proximité au moment où on se lève, mais personne ne voit personne, comme deux mondes parallèles... Au soleil du matin, l'île est bien visible, compacte et noire, parsemée de cactus, mais à quelle distance encore ? Il nous faudra presque deux heures pour l'atteindre, dans une chaleur qui monte, le vent nous ayant définitivement abandonnés. En approchant, les pistes et traces de véhicules sont plus nombreuses, les dessins de sel sont effacés, quelques jeeps sillonnent l'asphalte blanche.

L'île enfin ! Au dernier pas, on ne croit qu'à moitié avoir touché terre... Les deux coureurs sont assis devant les maisonnettes cosy-chicos d'Inca Wasi ; ils abandonnent la liaison vers Uyuni, le bide un peu en vrac. On attend donc le bus de midi en leur compagnie, attablés devant un copieux petit déjeuner. Tout à coup, une dizaine de jeeps se garent en ligne devant nous, et en sortent des gringos mal dégrossis armés de grosses caméras... Qu'est ce qu'on tourne ? La pseudo télé-réalité franchouillarde nous rattrape : Pékin Express...

On rigole pas mal en les voyant mic-maquer, et on se perche sur le toit du bus qui file - glagla - a 90 km/h sur le salar, jusqu'à Uyuni.

mercredi 24 octobre 2007

L'adieu aux arbres

Arrives au matin a Santa Cruz, on se propulse illico un peu plus loin sur la route de Cochabamba.

Les environs de la ville, aujourd'hui la plus peuplee et peut-etre la plus prospere de Bolivie, concentrent certains aspects repoussants de la modernite a l'occidentale : pubs grandeur nature, quatre voies, trafic, zones commerciales a perte de vue. La foret tropicale a ici ete un peu sacrifiee sur l'autel de l'elevage bovin, dont le succes a entraine une croissance explosive qui se poursuit aujourd'hui. Il parait que la region a non seulement attiree les campesinos des montagnes, mais aussi des colons japonais, italiens, palestiniens, et des mormons. On en croisera deux habilles en salopette dans la gare routiere, comme echappes d'un autre temps.

Apres une nuit de bus sur une route parfaitement asphaltee depuis Trinidad, on s'embarque direct dans un minibus vers Buena Vista (no salsa) a 2h30, un des lieux favoris de villegiature des riches cruceniens. Buena Vista est charmante, avec comme toujours une vaste place ombragee et fleurie, et les abords de la jungle a deux pas. Les collegiens y organisent un festival de theatre qui durera toute la semaine. On y vend le meilleur cafe de Bolivie ; prepare a la cafetiere italienne par un restaurateur allemand, il est effectivement delicieux. On y deguste aussi du fromage suisse - un regal - fabrique aux alentours, qui tranche avec celui des marches, assez fade et curieusement toujours semblable depuis le Perou.

L'atmosphere est reposante, avec des promenades vers le rio Surutu, rouge laterite, ou des singes devorent les plantes du rivage. On en profite aussi pour se retirer une ultime fois dans la jungle, en bordure du Parc National Amboro. Cette zone protegee a vu ses limites reculer de 20 km dans les dix dernieres annees, suite a l'installation de familles de plus en plus nombreuses, parfois emigrees de l'altiplano ou deplacees du Chapare sous la pression des etats-uniens. Aujourd'hui, les communautes les plus proches du parc gerent un peu en proprietaires l'acces des touristes, sous l'oeil placide du guardaparque.

A Buena Vista, les trois agences proposent des tours premaches ; on prefererait s'organiser seuls, mais difficile de collecter des infos. Alors on part en autonomie de trois jours, avec 10 litres d'eau sur le dos, au petit bonheur. Un taxi collectif nous depose sur une piste de 15km qui mene au premier poste de garde a l'entree du parc. Un camion nous deleste gentiment de trois kilometres, puis on travers les flots rouges a pied avant de s'enfoncer a travers des paturages et des plantations de jeunes tekes, essai d'acclimation d'un arbre coreen pour produire de la pate a papier. Il ne reste de l'ancienne foret que quelques palmiers qui decorent certains champs. Les manguiers et les orangers foisonnent. L'ombre est maigre et la sueur degouline. Le peuplement est un composite assez bizarre d'une communaute villageoise vivant disseminee dans des habitations de bois aux toits de palmes sechees, et d'une riche estancia qui prospere de l'elevage bovin.

Au poste de garde, un petit varan part en courant a notre approche. Le lieu est desert, arbore, on s'y pose un moment. Bientot arrive l'un des hommes de la communaute, qui nous incite a nous diriger vers le refuge ecotouristique situe a deux pas. On decouvre un confort inattendu : lits-dortoirs, douches, baños, cuisine et repas a la demande. Une fois la tente installee au coeur des palmiers, on part en vadrouille pour decouvrir la frange de la foret. Des Sereres en nombre (les oiseaux "prehistoriques") se pressent bruyamment dans la pampa, puis la foret profonde nous regale a nouveau de son atmosphere sereine et de son ciel enchevetre. Au bout, le rio Saguayo laisse ecouler ses eaux beige tandis que quelques toucans et quelques pics, beaucoup de perroquets, profitent des dernieres heures de clarte.

Durant quatre jours, promenades diurnes et nocturnes s'enchainent sur les sentiers, le long du rio, entrecoupees de douches et de pauses lecture au camp. On passe pas mal de temps avec les trois gamins de la famille la plus proche, arrivee ici il y a douze ans depuis Montero, la ville la plus proche. Les insectes sont un peu plus reveilles qu'a Rurre, notamment les moustiques et toutes sortes de mouches et de tiques. Un soir, des singes capucins virevoltent au dessus du camp comme des sentinelles enervees, tandis qu'un autre matin un Jochi Pintao (entre le rat et le castor, brun tachete de blanc...) deboule entre deux chaises. De nouveaux animaux etranges se laissent observer : une bande de petits chiens sauvages au corps sombre et a la tete rousse joue un matin dans une piscine du rio Saguayo ; un autre matin tres tot, un gros rat a grandes oreilles se desaltere. Un chevreuil ou un cerf roux vif detale a notre arrivee alors qu'on remonte l'arroyo Chonta. Une nuit, on croise deux paires d'yeux a longue queue, tres bas sur pattes, peut-etre des renards ou bien des meleros. Un singe nocturne se balance dans les arbres a la lueur de nos frontales, lors d'une longue nuit de veille a la recherche du tapir, dont les traces pullulent sur le sable.

Comme a Ivochote ou a Rurre, la foret est magnifique, magique. Elle etreint un relief chahute, domine par les 1600 m du Cerro Amboro, flanque d'une falaise impressionnante ; de loin, un petit air de contreforts du Vercors. Le sous-bois nous parait plus touffu et impenetrable qu'a Rurrenabaque, et des panneaux attirent notre attention sur de nouvelles especes comme le sangre de toro, qui laisse couler de son tronc sombre une resine rouge-sang. Le temps est radieux et l'air brulant.

Ultime etape sur la route de la montagne, Villa Tunari est - dit-on - l'un des relais importants de production et de transfert de la cocaïne (comme San Borja, traverse il y a dix jours). A l'occasion d'une promenade aux alentours, on tombe par hasard sur une petite usine familiale de raffinement ou on passe l'apres midi, qui se termine par une petite degustation en compagnie du tres cordial Juan Carlos.

En fait non, on n'a meme pas vu un champ de coca et Villa Tunari, a l'ambiance plutot detendue, s'apparente plus a une ville etape sur l'une des routes les plus frequentees du pays qu'a un haut lieu du trafic de la drogue. Le controle narcotrafic sur la route de Cochabamba rappelle cette realite locale, meme s'il nous a paru tres mou.

Ici, le soleil chauffe encore plus et nos peaux gresillent ; des orages explosent la nuit, et la pluie violente tape les toits avant que le soleil ne reprenne son regne. Aux alentours, les paturages ont disparu, la foret est a nouveau tres presente mais il y a aussi des plantations de bananes et d'ananas. Des echoppes de bord de route croulent sous les ananas, les bananes, les avocats, les gousses de cacao, et toutes sortes de fruits inconnus (on goute le cacao frais, comme un bonbon amer enrobe d'une pulpe acidulee).

Villa Tunari est aussi le repaire d'ONG, l'une travaillant avec les enfants des rues, l'autre qui recueille et soigne des animaux provenant de cirques, de zoos, saisis sur les marches ou amenes par des particuliers.

Quelques orchidees ornent les troncs dans un bout de foret a la sortie de la ville, but d'une ultime ballade dans la selva. Globalement quand meme, assomes de chaleur, on se traine un peu. C'est donc avec une joie non dissimulee qu'on s'embarque dans le bus en direction de Cochabamba, troisieme ville du pays, un peu plus de 2000 m plus haut. Des les premiers lacets, la vegetation se transforme, plus humide, avec des arbres plus exuberants, etouffes de bromeliacees, de lichens, de philodendrons geants et de lianes fleuries.

Et puis brutalement, plus rien que la terre rase, les champs de pommes de terre bien verts, les cabanes d'adobe et d'ichu, l'altiplano retrouve.

dimanche 14 octobre 2007

A la recherche de l'Altiplano

Depuis Rurre, on s'efforce de revenir sur les Hautes Terres mais on n'arrete bizarrement pas de leur tourner le dos.

L'idee etait de rejoindre Trinidad, a l'est, pour remonter un fleuve dans un cargo charge de hamacs et de bananes, jusqu'a Puerto Villaroel sur la route de Cochabamba. Mais, en arrivant a Trinidad, on s'aperçoit assez vite que ça n'est pas la saison. Les bateaux de charge sont plutot de passage en hautes eaux, vers janvier fevrier. Du coup, il faut encore s'eloigner de notre but jusqu'a Santa Cruz, la metropole regionale de l'est bolivien.

L'escapade nous donne un aperçu de l'etat des pistes entre Rurre et Trinidad, assez inimaginable, et qui ne permet aux vehicules que des moyennes de 20 km/h au mieux, avec quelques transbordements en radeau pour traverser les rios. Au pire, ça ne passe pas du tout.

On prend aussi le pouls du mode de vie des plaines, une deuxieme Bolivie apparemment plus riche, plus tournee vers le Bresil et son mode de vie, on imagine. Les transports publics ont quasiment disparu de Trinidad, ou motos, quads et 4X4 sillonnent les rues. L'elevage a l'air de rapporter gros !


On passe beaucoup de temps sur la Plaza, tres grande et arboree, a observer la vie tranquille des paresseux qui vivent la. On en a decouvert quatre, dont une maman avec son petit accroche autour du cou. Leurs mouvements de grimpeurs experts sont aussi lents qu'on se l'imagine mais ils peuvent quand meme faire du chemin et la place doit leur paraitre etroite. Ils donnent l'impression de nager dans la mer verte des feuillages, avec des mouvements flegmatiques de plongeurs. Tandis qu'on dejeune en bordure de la place, l'un d'eux, un jeune, s'aventure sur une branche fine de mimosa jusqu'a ne plus tenir que par une main. Alors, il reste la, suspendu, absurdement plante a tourner sur lui meme a 1m50 du sol. Au bout de quelques photos, voyant que l'animal est vraiment coince, AJ lui tend une branche morte, a laquelle il se raccroche, comme par reflexe. Mais il ne lache pas son arbre. Alors, J coupe la branche, et le paresseux se retrouve pitoyablement par terre. On l'emmene sur un autre tronc, d'ou il entreprend une promenade assez vive et perilleuse, jusqu'a un magnifique arbre caoutchouc (le ficus elastica qui ne depasse pas trois metres de haut dans les pots chez nous), ou il finit par se restaurer.

On assiste aussi a un joyeux defile des ecoles de Trini, avec costumes colores ou couverts de perles, fanfares, danses et coiffures de plumes.

Ce n'est pas que Trinidad soit la plus belle ville du monde, mais on est quand meme content d'y etre arrive. Depuis Rurre, 5 heures de camionnette sur une piste cassante nous ont amenes a San Borja, ou l'etape est obligatoire car aucun transport ne part dans l'apres midi. Ce petit bled ne doit pas souvent voir des gringos, car les habitants nous devisagent froidement dans la rue et certains se retournent meme sur notre passage. On y cherche un hotel en vain, tout est plein (et cher) car c'est la fete du village. On essaie le stop pour s'echapper, car on ne se sent pas bien ici, mais en deux heures, pas un vehicule ne s'arrete (mais pas un ne passe non plus dans notre direction). Heureusement, les gardes de la reserve du Beni nous hebergent dans une espece de centre administratif. Ils sont un peu bourres, et nous laissent les cles pour y retourner. On dort sur deux tables, a l'exterieur, car il n'y a pas de chambres et que la chaleur est trop pesante pour s'enfourner dans la tente.

Cinq heures plus loin, le village de San Ignacio de Moxos nous plait beaucoup plus, avec sa belle eglise recente de style mission jesuite, son artisanat delicat, ses maisons colorees aux toits de tuiles, ses ruelles pavees de briques et des regards moins inquisiteurs. Non loin du village, la lagune est un joli but de promenade dans la pampa et ses marecages. Deux jeunes filles argentines y campent au mepris des tabaños, en tissant des bracelets pour financer leur voyage vers le Venezuela. Le voyage "artisanal" a l'air d'etre une institution chez les jeunes Argentins. Sur les traces du Che ?

A grosses gouttes, a flots, la pluie se met a tomber, et menace de nous coincer ici pour un temps indefini, ce qui serait un peu embetant, car on n'a plus de sous et pas possible d'en retirer ; quant a nos ressources "artisanales", elles sont encore trop embryonnaires.

Le camion qui nous sort de l'auberge et nous emmene a Trinidad a du etre le dernier a passer pour un moment. Depuis, il pleut toujours et la piste est devenue impraticable.

samedi 13 octobre 2007

La foret en fumee

Vue depuis l'Europe, la destruction de la foret amazonienne fait figure de pesant lieu commun, a coup de statistiques tellement incroyables qu'on finit par s'y habituer. En voyageant dans les regions parmi les plus preservees d'Amazonie, la legende prend forme et s'incarne un peu cruellement.

En lisant nos deux derniers messages, on pourrait s'imaginer un paradis tropical sans limites. Mais des endroits comme ceux qu'on a ete visiter autour de Rurre, il en reste finalement sans doute assez peu. Et les tronçonneuses les convoitent, les routes menacent de les traverser. Apparemment, beaucoup de locaux (ceux qui ne vivent pas du tourisme) n'attendent que ça. Les espaces non proteges paraissent aussi subir une forte pression de chasse et de capture. Singes, perroquets, toucans sont vendus illegalement pour devenir des animaux de compagnie.

De part et d'autre des pistes, entre Rurre et Trinidad, la foret a tout bonnement disparu, remplacee par des paturages a perte de vue. Des estancias a l'air prospere les jalonnent, alors que le feu ravage encore certaines zones. Ailleurs, des brulis recents avec les silhouettes tordues des arbres calcines. Seuls des palmiers paraissent resister aux assauts des flammes, parfois.

En venant de La Paz, on croise de nombreux camions charges d'immenses futs ainsi que les scieries qui les debitent. Apres Rurre, des troncs geants sont empiles sur les bords des routes, ici et la.

Et ou s'en va le bois charge dans les camions ? Sur le marche local en partie, mais a l'exportation pour beaucoup. De tels milieux qui se transforment en planchers pour les terrasses, en salons de jardin, ou en fenetres, c'est vraiment trop beau. Vive le progres ! Apres 20 000 km en avion pour raconter tout ça, on ne voudrait pas donner des leçons... mais si ce message permet d'eviter l'achat d'un meuble ou de trois fenetres en bois exotique, ce sera deja ça !

lundi 8 octobre 2007

Sous la dent des crocos

Depuis une dizaine d'annees, les habitants de Santa Rosa, a trois heures de bus de Rurre, protegent les abords du rio Yacuma : interdiction de chasser et de penetrer sans guide. Du coup, la faune y est exuberante et tres peu craintive. On rencontre sur place notre guide, Iber, qui travaille hors agence et nous emmene en pirogue pour une escapade de deux jours sur le rio.

L'ambiance est intime car le Yacuma est tres etroit en saison seche : pas plus d'une dizaine de metres de large. On avance tres lentement sous un soleil de plomb pour observer la vie du rivage.

Les oiseaux se bousculent : aigrettes, herons colores, martins pecheurs, rapaces ... Les jacanas aux longs doigts picorent parmi les familles placides de capibaras, un gros rongeur de la taille d'un sanglier. L'anhinga, une espece proche du cormoran au long cou de serpent et au bec comme un poinçon, peche ou se repose dans les arbres. Le haut de son corps tres clair contraste avec son ventre qui semble avoir ete trempe dans une encre noire. Les hoatzins ou sereres, deja rencontres dans la selva, braillent en groupes dans les feuillages ou ils s'ebattent maladroitement. Ils se laissent observer comme tous les autres animaux du rio, a quelques metres, en nous fixant de leurs grands yeux maladroits. Le jabiru, une enorme cigogne blanche au bec massif et au goitre rouge pendouillant, trone sur son nid haut perche en surveillant ses petits. Mais les vedettes du fleuve sont les caimans, omnipresents a fleur d'eau, les yeux emergeant a la surface, ou se reposant paresseusement sur les berges. Certains restent fixement la gueule ouverte, comme haletants, sans bouger. Deux gros specimens d'environ deux metres se jaugent immobiles et se laissent approcher a les toucher. De nuit, leurs yeux scintillent a la lueur des lampes et se refletent dans l'eau. Sur les berges se pressent par endroits des dizaines de bebes crocos qui paraissent nettement moins inquietants que leurs parents.

Des singes habitent des arbres de la rive. On retrouve les petits jaunes, qui montent a l'assaut du bateau pour chercher des friandises, un peu trop habitues a ce genre de pitreries. Plus raisonnables, les singes hurleurs se laissent simplement observer a distance. Leur couleur est ici variable, du blond au noir en passant par le rouge fonce.

Des milliers de tortues, petites, moyennes ou grandes, prennent le soleil sur les bois morts, a la queue leu leu comme des dominos, en equilibre sur leur ventre. A notre passage, certaines se laissent tomber a l'eau, comme des sucres dans le cafe.

L'anaconda restera une legende pour nous, malgre trois heures de recherche dans la pampa, a patauger en bottes dans les marecages qui survivent a la saison seche.

Enfin, totalement incongrus dans cette petite riviere, de magnifiques dauphins jouent dans les meandres les plus profonds. Gris sur le dessus, ils laissent entrevoir le reste de leur corps nettement rose. De temps en temps, leur long bec sort de l'eau dans un bruit d'eternuement. Un peu timides, ils ne viennent pas jouer avec nous quand on se baigne, mais tournent quand meme a proximite. Territoriaux, ils chassent de leur baignoire les caimans, ce qui nous permet de faire trempette, seulement mordilles par de petits poissons. Les pirhanas sont egalement absents de ce genre de piscine, mais on en pechera quand meme deux un poil plus loin ; degustes le soir grilles, excellents.

Accessoirement, cette visite nous donne l'occasion de tester la tente de montagne en conditions tropicales : deux suees memorables, surtout la fois ou pour echapper aux moustiques, on l'installe dans la chambre de l'hospedaje !

Machette et Hamac

5h30 du matin, la selva est encore noire d'encre. La vie diurne commence a s'eveiller et tout autour resonnent comme des roulements de tambour les grognements sourds des singes hurleurs. Tous les quatre, on est tapis a la queue leu leu derriere Severo le guide, qui dicte notre demarche et la lumiere des frontales. On se met successivement a courir, a marcher sur des oeufs ou a se poster en affut, pour que Severo puisse reperer les singes dans la canopee.

Son pas est impressionnant, a la fois lent et rapide, le pied tour a tour ancre dans le sol ou comme glissant silencieusement juste au-dessus des feuilles mortes et des branchages. Il regarde en bas, mais aussi le haut des arbres, et a droite, et a gauche. Il joue de la machette de sa main droite pour nous ouvrir le chemin.

Les cris des singes se rapprochent apres un long mouvement tournant. On entend plusieurs groupes, mais on serait incapable de les situer. Plus on approche du but, plus la marche devient effrenee, et Severo est vraiment a fond. Nous, on essaie juste de ne pas le perdre. Soudain, les arbres se mettent a bouger pour laisser apparaitre une femelle et son petit qui prennent la tangente. On laisse sur notre droite un groupe de petits singes qui se balancent dans les branches ; pas le temps de s'arreter, car il faut suivre un gros male de singe hurleur. De pelage orange sombre, il nous observe naivement de ses grands yeux tristes, campe sur une branche qu'il entoure de sa longue queue, vingt metres au-dessus de nous. Puis, il s'echappe de palmier en palmier, agile et lent comme un felin ; les feuillages crissent a son passage.

Il est maintenant 7 h et, notre objectif atteint, on rentre au campement se restaurer. C'est le grand luxe car Roxanna, notre cuisiniere, a fait des crepes ; pas une miette n'est laissee aux fourmis !

On partage ce periple au coeur de la selva avec un couple de Francais pleins d'entrain, Celine et Francois, qui sillonnent l'Amerique du Sud a velo (leur site internet : http://velharmonie.apinc.org). Grace a eux, quelques photos illustrent pour une fois ce texte !


On s'impregne au fil des promenades de l'ambiance sonore et visuelle de la foret primaire avec des arbres elances, parfois immenses, qui se battent pour atteindre la lumiere. Le ficus est ici un noble vegetal sauvage ! Parfois, cinq etages de vegetation se superposent dans une foret qui reste pourtant etonnament penetrable, a la difference de ce qu'on a pu observer au Perou.


Le bon et le mauvais se cotoient indistinctement a nos yeux de profanes mais Severo nous enseigne quelques rudiments pour survivre. Ici pousse le Curare, arbre au majestueux tronc lisse ancre dans le sol sans racines apparentes ; ecorche, il donne un liquide mousseux et mortel. C'est un poison pratique pour la peche, car quelques gouttes deversees dans une mare suffisent a y tuer tous les poissons ! La mama Naturaleza pourvoira au repeuplement... La Uña de Gato est une liane ligneuse nettement plus sympatique, malgre ses allures de tres long serpent tout en volutes, qui cherche la lumiere et finit par etrangler les arbres qui la portent. Son tronc recele de l'eau en quantite, collectee en decoupant des tronçons a la machette. Severo nous en apporte environ 2 m tenus a l'horizontale, et rien ne coule. Des qu'on le penche, l'eau pure et fraiche sans aucun gout de bois en sort comme d'un robinet. L'Uña de Gato est aussi utilisee dans le traitement du SIDA. Au detour d'un sentier, Severo gratte un tronc et nous fait gouter une ecorce amere dont on extrait la quinine, un remede anti malaria. En tant que repellent, on garnit nos chaussettes d'une ecorce a forte odeur et gout d'ail, qui peut aussi servir pour epicer les plats. En cas de fringale, il est possible d'avaler des termites toutes crues toutes vivantes, une excellente source de proteines. Toutes sortes de palmiers abondent ; l'un d'eux s'etant fracasse a terre, Severo en extirpe le coeur a grands coups de machette, mets savoureux et rafraichissant. Certains palmiers produisent des graines propices a la confection de bijoux, ce qui nous occupe entre une promenade et une baignade.




L'eau du rio Beni est loin d'etre limpide ; la vase est consistante mais on se baigne avec plaisir dans le courant pour echapper a la chaleur terrassante des heures les plus caliente et pour se laver. Un radeau deux places manie avec une perche nous permet de nous eloigner des eaux stagnantes pour atteindre des veines de courant.



La nuit, pas question de dormir tout de suite ! Armes de frontales tenues a la main, on inspecte les abords des chemins a la recherche d'insectes et de grenouilles, et le bord du rio pour traquer caimans et tapirs. Les lucioles clignotent, les yeux des caimans brillent rouge, le tapir gras et bonhomme nous approche tranquillement sans paraitre nous voir a la sortie de son bain. La encore, Severo est a bloc, encore plus motive que nous pour en trouver un autre, alors qu'il en a surement deja vu des milliers. On attend longtemps sur des feuilles sieges en somnolant, mais pas d'autre apparition. Pourtant, le jaguar n'est pas loin car au petit matin, un cadavre d'opossum a la tete arrachee git sur le bord du sentier parcouru pendant la nuit, a 500 m du campement...

Les promenades de jour et l'oeil de lynx de J nous permettent d'observer de nombreuses especes d'oiseaux : perroquets, toucans, hoatzins, rapaces et une infinite de grands passereaux aux formes et aux couleurs incroyables. Quelques bandes de petits singes jaunes animent parfois le haut des arbres. Ils nous observent de loin en gigotant nerveusement, curieux et apeures. La foret resonne parfois du cri rauque des grands aras rouges qu'on ira contempler un soir du haut de leur falaise. Leur vol est ample au-dessus de la canopee sur fond du grand fleuve. Tout autour, des petits perroquets verts s'ebattent confusement et l'air est plein de leurs appels aigus.


On croise des arbres monumentaux ; d'apres Severo, les plus vieux ont 200 ans, apres quoi ils choient. Les racines sont souvent superficielles et peuvent parfois s'etendre a plus de quarante metres. Pour certaines especes, elles ressemblent a des murs etroits et plus hauts que J qui rayonnent autour du tronc. Quasiment toutes les feuilles de la strate arbustive portent la marque des insectes, notamment celles d'une chenille qui decoupe des ronds parfaits dans les jeunes feuilles encore enroulees. Une fois la feuille deroulee, un joli motif repetitif la decore en ligne.


Celine prend des photos de tous les insectes : araignees toxiques a l'abdomen geant, araignees sauteuses toute plates, dangereuses, criquets, chenilles herissees multicolores et toxiques, papillons ultra colores. Les fourmis coupeuses de feuilles tracent de veritables sentiers dans la foret. On revient de nos escapades nantis de quelques tiques et ça nous gratte un peu partout. C'est baignade obligee en rentrant ; Severo lave ses habits tous les jours. Au camp, tres peu d'insectes piquants nous importunent et les moustiques sont quasi absents. Malgre tout, chacun regagnera Rurre couvert de boutons!

Rurrenabaque somnole le long du fleuve Beni a une vingtaine d'heures de bus de La Paz et 3500 m en dessous. Le contraste est saisissant entre l'Altiplano et la plaine amazonienne. Les habits traditionnels ont quasi disparu. Ici, tout le monde est habille comme chez nous en ete. La pauvrete est moins criante que dans les montagnes. Globalement, la ville, tres touristique, a l'air prospere.

Il fait 30ºC bien sonnes et un voile de fumee trouble l'horizon. Ce sont les brulis de la fin de la saison seche, visant a etendre et entretenir les paturages. Du coup, les avions sont bloques et il y a tres peu de gringos. L'artisanat est serieusement reduit ; le tissage a disparu des etals. Ce sont principalement les jeunes baroudeurs sud americains qui vendent des bijoux qu'ils confectionnent a partir de graines, de bois, de plumes, pour financer leur voyage. La musique sonne agreablement a nos oreilles : finie la coimbra saturee de synthe et de boite a rythmes, qui sevit plus haut.

Mais la veritable star de Rurre pour nous, c'est le hamac, ou on se balance paresseusement en attendant la pluie. Que bueno !

mardi 25 septembre 2007

Ruines de ruines

Un encart du Lonely Planet fait en deux lignes l´eloge d´Aucapata, petit village lointain flanque de ruines temoignant de la civilisation Mollo, tout juste anterieure aux Incas. Le seul hic, c´est qu´il faut compter 24 h de bus pour y parvenir. J n´est pas tres enclin a faire le saut, mais devant l´insistance d´AJ, on se renseigne : en trois ans, les 24 h de bus semblent avoir fondu de moitie, et les quelques photos trouvees sur internet ont l´air allechantes. Il semble meme qu´il soit possible de rejoindre en quelques jours de marche le village de Sorata, lui-meme a 4 h de bus de La Paz. On se decide donc pour la boucle Aucapata-Sorata-La Paz ; trouver le depart du bus reste assez facile, mais on sillonne La Paz toute la journee pour chercher une carte, sans succes. Juste un vague bout de papier consulte a l´Institut Geographique Militaire avec les lignes de niveau en tres gros et en rouge sans les routes ni les villages. On part donc sans carte ni topo.

Le depart est prevu a 5 h30, mais histoire de se reveiller, on poireaute deux petites heures, le temps pour le chauffeur-mecanicien d´examiner le moteur demonte dans la rue et de proceder aux ultimes reglages du venerable Mercedes. On enjoint aux passagers, qui restent calmes et ponderes, d´en profiter pour prendre le desayuno. Justement, une dame vend dans la rue des empanadas, ainsi qu´un bon jus de quinoa con leche, servi dans un sachet en plastique avec une paille.

On finit par decoller, et rejoindre El Alto n´est deja pas une sinecure dans la circulation naissante du matin. Le bus quitte la ville et on s´endort. Vers 9 h, nouvel arret dans un village ou cette fois ci il est conseille aux gentils passagers de descendre prendre un almuerzo. Ensuite c´est le vrai depart, et bientot apparait le lac Titicaca, avec l´Isla del Sol toute proche. Le bus fait encore quelques pauses, pour que des militaires puissent inspecter le chargement. L´enorme bidon de diesel attache derriere le siege du chauffeur dans l´allee semble poser probleme. Il faudrait le mettre sur le toit mais il n´a plus de bouchon. On palabre, ca passe pour cette fois.

Vers midi, on quitte les rives du lac pour se lancer a l´assaut de la cordillere. La piste franchit un nombre incroyable de cols, perches toujours plus haut, et suit meme une haute crete qui doit depasser les 5000 m vu l´absence de vegetation. En fin de journee, le chauffeur annonce l´ultime et vertigineuse descente sur Aucapata (2750 m), sur une piste qui commence a devenir serieusement confidentielle, avec de l´herbe au milieu. Bien paume, ce gros village, incroyable qu´il soit desservi deux fois par semaine, par une piste aussi acrobatique ! Il semble vivre aujourd´hui principalement des petites mines d´or qui pullulent aux alentours, un peu d´agriculture et sans doute tres marginalement du tourisme. Tres coquet, architecture coloniale et perche tres loin au dessus du rio Mapiri, qui marque la fin de la cordillere royale.

On trouve assez vite l´hospedaje de la famille Albarracin, avec vue imprenable sur les nuages, et patio fleuri de bougainvillees. Ca nous fait bizarre de ne pas avoir froid, depuis le temps qu´on n´etait pas passe sous la barre des 3000 m. Il y a meme des palmiers dans les jardins ! Le dueño nous explique sur un bout de papier comment rejoindre Sorata, et c´est la meilleure carte qu´on connait du coin. Plusieurs voies sont possibles ; on choisit a priori de traverser le rio, 250 m en contrebas des ruines, si le niveau de l´eau le permet, pour ensuite remonter vers Quillabaya de l´autre cote de la vallee, ou parait-il passent souvent des vehicules.

Juan de Dios, le gardien officiel des ruines, nous conduit le lendemain sur le chemin du site d´Iskanwaya, 1000 m en contrebas. Ici, la vegetation est passionnante : on se croirait dans une savane en pente. Les cactus-baton et les cactus-buisson sont legion, envahis par une petite plante grasse ; les acacias en forme de parasols et les mimosas en fleurs piquent aussi. Autour des ruines, le regne des agaves et des bromeliacees commence. On retrouve egalement les tumbos, deja rencontres pres d´Arequipa, dont les gousses laissent echapper une sorte d´ouate immaculee. Des qu´un peu d´eau sourd, une oasis se cree, ou les avocatiers et les manguiers dispensent une ombre bien dense. Dans les creux des ravines, on aperçoit meme des plantations de bananiers et de cannes a sucre.

Mais venons-en a ces fameuses ruines. De loin, on voit bien la partie defrichee du site : quelques murs tiennent encore debout mais on ressent une impression d´abandon, accentuee par le paysage en creux, les parois ravinees de l´immense gorge creusee par le rio. Le site degage une atmosphere grandiose, un peu comme Machu Picchu ou Choquequirao, par son etendue, par l´alliance avec le paysage demesure alentours. Tout est construit sur une pente raide, en terrasses, avec des groupes de maisons, des cours, des allees. Les murs sont tres delicats, faits de schistes et d´ardoises soigneusement assortis. On retrouve les fenetres trapezoidales a l´epreuve des tremblements de terre. Dans chaque piece, un receptacle recouvert d´une epaisse ardoise contenait les restes momifies des enfants et des femmes decedes, dont les ames etaient censees proteger le logis. Des mortiers de granite avec leurs meules sont eparpilles au fil des habitations, ainsi que d´innombrables morceaux de ceramiques, certains sculptes et peints.

Apparemment, ce sont les habitants d´Aucapata qui ont redefriche Iskanwaya eux-memes dernierement, devant le peu d´interet des autorites. Pourtant, le site est immense et on sent qu´avec un effort de restauration, il pourrait etre aussi spectaculaire que les sites les plus visites des Andes !

On est les seuls visiteurs ce jour la, et avec l´orage qui gronde, le ciel qui s´epaissit, l´ambiance est vraiment stupefiante. On derange un petit troupeau de cerfs qui s´enfuit malhabilement entre les cactus. En contrebas, des vols bruyants de perroquets egayent un peu le gris du canyon.

Campement un peu plein d´insectes sur le haut du site, non loin d´un point d´eau qui goutte a goutte. La nuit est belle, douce et etoilee, pour une fois.

Le lendemain, on redescend tout en bas du site, et on poursuit sur un chemin qui mene au fond du canyon, une vraie fournaise. Un replat abrite une vraie oasis avec plantations de coca, de bananes, et zebus paissant au bout d´une corde. Descente abrupte jusqu´au lit du torrent, que l´on remonte jusqu´a ce que des traces de pas nous indiquent un gue possible. On s´immerge jusqu´a mi-cuisses dans l´eau boueuse, avec le baton pour sonder et s´appuyer, ça passe tres bien.

C´est ici que commence une petite galere qui nous emmene le long du rio en rive droite, jusqu´a un passage que J juge infranchissable. Pour en arriver la, il aura fallu s´immerger de plus en plus profond en s´accrochant a la falaise avec de l´eau jusqu´a la taille dans un courant de plus en plus pressant. Mais nos velleites d´Indiana Jones ne seront pas recompensees, et il faudra tout redescendre en sens inverse jusqu´a un chemin qu´on avait meprise a l´aller. Le vent forcit et dechaine des tempetes de sable, on est content de s´eloigner du lit du rio. Plus que 1300 m a gravir pour rejoindre la piste et un hypothetique transport... Heureusement, on trouve une source et un bout de terrain presque plat avant la nuit.

Au matin, le brouillard nous cueille, ce qui est plaisant car ca veut aussi dire absence d´insectes. On trouve assez vite la piste, et un pick-up nous ramasse au bout de deux heures de marche pour nous emmener tambour battant a Sorata. On passe le trajet a discuter avec un mineur tres curieux de "alla, en Francia" ou il aimerait bien aller en vacances lui aussi.

Etape bien plaisante a Sorata, avec palmiers, colibris et perroquets, sous le regard magique de l´Illampu, quelque 4000 metres au dessus. Le temps est un peu trop instable pour tenter des ascensions... un futur camp de base ?