mardi 25 septembre 2007

Ruines de ruines

Un encart du Lonely Planet fait en deux lignes l´eloge d´Aucapata, petit village lointain flanque de ruines temoignant de la civilisation Mollo, tout juste anterieure aux Incas. Le seul hic, c´est qu´il faut compter 24 h de bus pour y parvenir. J n´est pas tres enclin a faire le saut, mais devant l´insistance d´AJ, on se renseigne : en trois ans, les 24 h de bus semblent avoir fondu de moitie, et les quelques photos trouvees sur internet ont l´air allechantes. Il semble meme qu´il soit possible de rejoindre en quelques jours de marche le village de Sorata, lui-meme a 4 h de bus de La Paz. On se decide donc pour la boucle Aucapata-Sorata-La Paz ; trouver le depart du bus reste assez facile, mais on sillonne La Paz toute la journee pour chercher une carte, sans succes. Juste un vague bout de papier consulte a l´Institut Geographique Militaire avec les lignes de niveau en tres gros et en rouge sans les routes ni les villages. On part donc sans carte ni topo.

Le depart est prevu a 5 h30, mais histoire de se reveiller, on poireaute deux petites heures, le temps pour le chauffeur-mecanicien d´examiner le moteur demonte dans la rue et de proceder aux ultimes reglages du venerable Mercedes. On enjoint aux passagers, qui restent calmes et ponderes, d´en profiter pour prendre le desayuno. Justement, une dame vend dans la rue des empanadas, ainsi qu´un bon jus de quinoa con leche, servi dans un sachet en plastique avec une paille.

On finit par decoller, et rejoindre El Alto n´est deja pas une sinecure dans la circulation naissante du matin. Le bus quitte la ville et on s´endort. Vers 9 h, nouvel arret dans un village ou cette fois ci il est conseille aux gentils passagers de descendre prendre un almuerzo. Ensuite c´est le vrai depart, et bientot apparait le lac Titicaca, avec l´Isla del Sol toute proche. Le bus fait encore quelques pauses, pour que des militaires puissent inspecter le chargement. L´enorme bidon de diesel attache derriere le siege du chauffeur dans l´allee semble poser probleme. Il faudrait le mettre sur le toit mais il n´a plus de bouchon. On palabre, ca passe pour cette fois.

Vers midi, on quitte les rives du lac pour se lancer a l´assaut de la cordillere. La piste franchit un nombre incroyable de cols, perches toujours plus haut, et suit meme une haute crete qui doit depasser les 5000 m vu l´absence de vegetation. En fin de journee, le chauffeur annonce l´ultime et vertigineuse descente sur Aucapata (2750 m), sur une piste qui commence a devenir serieusement confidentielle, avec de l´herbe au milieu. Bien paume, ce gros village, incroyable qu´il soit desservi deux fois par semaine, par une piste aussi acrobatique ! Il semble vivre aujourd´hui principalement des petites mines d´or qui pullulent aux alentours, un peu d´agriculture et sans doute tres marginalement du tourisme. Tres coquet, architecture coloniale et perche tres loin au dessus du rio Mapiri, qui marque la fin de la cordillere royale.

On trouve assez vite l´hospedaje de la famille Albarracin, avec vue imprenable sur les nuages, et patio fleuri de bougainvillees. Ca nous fait bizarre de ne pas avoir froid, depuis le temps qu´on n´etait pas passe sous la barre des 3000 m. Il y a meme des palmiers dans les jardins ! Le dueño nous explique sur un bout de papier comment rejoindre Sorata, et c´est la meilleure carte qu´on connait du coin. Plusieurs voies sont possibles ; on choisit a priori de traverser le rio, 250 m en contrebas des ruines, si le niveau de l´eau le permet, pour ensuite remonter vers Quillabaya de l´autre cote de la vallee, ou parait-il passent souvent des vehicules.

Juan de Dios, le gardien officiel des ruines, nous conduit le lendemain sur le chemin du site d´Iskanwaya, 1000 m en contrebas. Ici, la vegetation est passionnante : on se croirait dans une savane en pente. Les cactus-baton et les cactus-buisson sont legion, envahis par une petite plante grasse ; les acacias en forme de parasols et les mimosas en fleurs piquent aussi. Autour des ruines, le regne des agaves et des bromeliacees commence. On retrouve egalement les tumbos, deja rencontres pres d´Arequipa, dont les gousses laissent echapper une sorte d´ouate immaculee. Des qu´un peu d´eau sourd, une oasis se cree, ou les avocatiers et les manguiers dispensent une ombre bien dense. Dans les creux des ravines, on aperçoit meme des plantations de bananiers et de cannes a sucre.

Mais venons-en a ces fameuses ruines. De loin, on voit bien la partie defrichee du site : quelques murs tiennent encore debout mais on ressent une impression d´abandon, accentuee par le paysage en creux, les parois ravinees de l´immense gorge creusee par le rio. Le site degage une atmosphere grandiose, un peu comme Machu Picchu ou Choquequirao, par son etendue, par l´alliance avec le paysage demesure alentours. Tout est construit sur une pente raide, en terrasses, avec des groupes de maisons, des cours, des allees. Les murs sont tres delicats, faits de schistes et d´ardoises soigneusement assortis. On retrouve les fenetres trapezoidales a l´epreuve des tremblements de terre. Dans chaque piece, un receptacle recouvert d´une epaisse ardoise contenait les restes momifies des enfants et des femmes decedes, dont les ames etaient censees proteger le logis. Des mortiers de granite avec leurs meules sont eparpilles au fil des habitations, ainsi que d´innombrables morceaux de ceramiques, certains sculptes et peints.

Apparemment, ce sont les habitants d´Aucapata qui ont redefriche Iskanwaya eux-memes dernierement, devant le peu d´interet des autorites. Pourtant, le site est immense et on sent qu´avec un effort de restauration, il pourrait etre aussi spectaculaire que les sites les plus visites des Andes !

On est les seuls visiteurs ce jour la, et avec l´orage qui gronde, le ciel qui s´epaissit, l´ambiance est vraiment stupefiante. On derange un petit troupeau de cerfs qui s´enfuit malhabilement entre les cactus. En contrebas, des vols bruyants de perroquets egayent un peu le gris du canyon.

Campement un peu plein d´insectes sur le haut du site, non loin d´un point d´eau qui goutte a goutte. La nuit est belle, douce et etoilee, pour une fois.

Le lendemain, on redescend tout en bas du site, et on poursuit sur un chemin qui mene au fond du canyon, une vraie fournaise. Un replat abrite une vraie oasis avec plantations de coca, de bananes, et zebus paissant au bout d´une corde. Descente abrupte jusqu´au lit du torrent, que l´on remonte jusqu´a ce que des traces de pas nous indiquent un gue possible. On s´immerge jusqu´a mi-cuisses dans l´eau boueuse, avec le baton pour sonder et s´appuyer, ça passe tres bien.

C´est ici que commence une petite galere qui nous emmene le long du rio en rive droite, jusqu´a un passage que J juge infranchissable. Pour en arriver la, il aura fallu s´immerger de plus en plus profond en s´accrochant a la falaise avec de l´eau jusqu´a la taille dans un courant de plus en plus pressant. Mais nos velleites d´Indiana Jones ne seront pas recompensees, et il faudra tout redescendre en sens inverse jusqu´a un chemin qu´on avait meprise a l´aller. Le vent forcit et dechaine des tempetes de sable, on est content de s´eloigner du lit du rio. Plus que 1300 m a gravir pour rejoindre la piste et un hypothetique transport... Heureusement, on trouve une source et un bout de terrain presque plat avant la nuit.

Au matin, le brouillard nous cueille, ce qui est plaisant car ca veut aussi dire absence d´insectes. On trouve assez vite la piste, et un pick-up nous ramasse au bout de deux heures de marche pour nous emmener tambour battant a Sorata. On passe le trajet a discuter avec un mineur tres curieux de "alla, en Francia" ou il aimerait bien aller en vacances lui aussi.

Etape bien plaisante a Sorata, avec palmiers, colibris et perroquets, sous le regard magique de l´Illampu, quelque 4000 metres au dessus. Le temps est un peu trop instable pour tenter des ascensions... un futur camp de base ?

1 commentaire:

Anonyme a dit…

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