lundi 26 novembre 2007

Choc culturel

Le passage au Chili est assez progressif ; on se contente au début de traverser la frontière sous le Parinacota pour rejoindre le village du même nom, situé un peu plus loin. Pourtant, dès la frontière, le choc des cultures est déconcertant... Les camions n'acceptent plus les passagers clandestins, et les bus font payer le prix fort. Le revers positif, c'est que le stop fonctionne, et une ONG belge nous amène à bon port en jeep (sièges en cuir). Les feuilles de coca passent la frontière sans problème et déclarées, et les graines récoltées dans la jungle ne sont pas détectées par les douaniers.


A Parinacota, minuscule hameau tout blanc, une grand-mère, Francisca, accepte de garder le surplus de nos bagages et de nous préparer une soupe au vermicelle ainsi que des pâtes aux oeufs et au vrai ketchup. On s'en va se promener vers les volcans en haut et vers la lagune aux mille oiseaux en bas.

En haut, c'est sec, volcanique, vaguement neigeux, et parsemé de petits monticules de basalte en cailloux et de petites lagunes aux eaux peu profondes où nichent et se nourrissent foulques géantes, canards et flamants roses. Les seuls prédateurs sont les mouettes : on assiste impuissants à un rapt de caneton, la mouette perfide ayant profité du dérangement occasionné par notre arrivée. Les viscaches se laissent admirer, assoupies, certaines se sont fait plumer. L'ambiance est surnaturelle avec en toile de fond le Parinacota et le Pomerape, que J n'a pas envie de grimper.

En bas, c'est un immense bofedale vert, qui tourne autour d'une grande lagune, elle aussi remplie de piafs de toutes couleurs, et autour des alpacas, des vigognes et même de loin des nandous, cette espèce de petite autruche.

C'est le même silence, la même immensité qu'à Sajama, le même dénuement au village, voire plus pauvre encore : chez Francisca, pas d'eau courante... mais qu'est-ce que la chambre dortoir est douillette, avec ses courtepointes et ses napperons tissés et tricotés main !

Pris en stop par un couple de chiliens, on arrive à Putre, quelques kilomètres plus bas. La route est extraordinaire, un altiplano sec en général mais rempli de vie autour des quelques cours d'eau ou lagunes, avec énormement de vigognes qui jouent dans les ichus. Une route à rouler à bicyclette, qui débouche en plein sur le Pacifique.

A Putre, beaucoup de militaires avec leurs affiches de recrutement, mais surtout une fête Aymara, qui rassemble par delà les frontières les aymaras du Chili, du Pérou, de Bolivie, pour partager gastronomie, danses, artisanat... sous l'oeil bienveillant de l'alcalde. Des groupes venant d'Arica se produisent aussi, et notamment un groupe théâtral où s'affrontent les riches, vêtus à l'espagnole à grands renforts d'éperons et de grands chapeaux, et les pauvres, qui font les idiots. Deux grand mères françaises assez charmantes sont dans l'assistance depuis la veille, toutes excitées par la fête et pas embêtées du tout de ne pas dormir jusque 4 h du matin. Le choc culturel est déjà tangible : la fête n'investit pas tout le village mais reste cantonnée tout en bas, autour d'un podium monté pour l'occasion, et les orchestres sont rares. C'est plus un spectacle pour les gens qui ont eu les moyens de se déplacer que la vie partagée en direct.

Au soir, le bus nous amène à l'air de la mer, après une traversée fantasamagorique de déserts hétérogènes, et une section habitée de cactus candélabres, magnifiques arbres qui de loin ressemblent à des feuillus, et qui poussent dans des endroits insensés, en haut d'une crête toute érodée, ou au milieu d'un oued asséché.


A Arica, on croise notre premier Mac-Do, qui clignote clair dans la nuit noire, et c'est aussi l'heure de notre première altercation avec la gent locale, un taxi qui nous réclame plus d'argent que prévu et menace d'appeler les carabineros.

Dans la nuit, une secousse assez brutale réveille J, qui réveille AJ mais trop tard, ça s'arrête vite.

Le port d'Arica, visité longuement le lendemain, est une vraie débauche de vie marine : lions de mer, pélicans, mouettes, goélands, hérons se battent pour la moindre écaille de poisson, et les vautours lorgnent sur les déchets. Un chien s'amuse à défier les lions de mer en aboyant, les pieds dans l'eau, mais un simple grognement des bébêtes le fait reculer. Un peu plus loin, une messe à la mémoire de récents naufragés est célébrée en plein air.

Un jet de bus à travers de sempiternels déserts, ponctué d'un contrôle de police interminable, nous amène à Iquique, ville étirée le long d'une côte désertique au relief chahuté. Née de l'exploitation du "salitre", un mélange naturel de nitrate de sodium et de nitrate de potassium qui servait à confectionner des explosifs, Iquique a survécu une première fois grâce à la pêche, et aujourd'hui, suite au déclin des ressources, elle est devenue une plaque tournante commerciale centrée sur un port de marchandises dynamique, et sur une immense zone franche. La ville peaufine son image pour attirer les estivants : de grandes plages de sable plantées de palmiers, des vagues à surf, des casinos, une rue piétonne branchée, beaucoup d'étudiants et d'enfants. Le vieux centre est charmant, des maisons géorgiennes en bois coloré et aux très hauts plafonds bordent les larges rues. Le choc culturel est ici définitif : un petit Nice sans le charme méditerranéen. Un soir, une série de concerts est organisée sur la grande place : on se croirait en été à Grenoble, avec en prime les parfums de la mer. Les groupes se succèdent, il y en a pour tous les goûts : ska, rock métissé, vieux crooner, jazz, pop latino, il manque juste les musiques traditionnelles ! Le groupe de rock vient de Concepción, et scande dans une de ses chansons que "la marijuana me pone muy feliz", devant pas mal d'élus car c'est une fête culturelle organisée par la ville. On est à 2000 lieues de la Bolivie ! Pourtant, lors d'un intermède discursif de l'attachée culturelle, un groupe de mineurs en grève essaie de prendre la tribune. Ils protestent contre l'entreprise qui les exploite tout en réalisant des profits scandaleux. Ils sont applaudis par une partie de la foule, puis évacués en douceur par les organisateurs du spectacle.


On profite des quelques avantages du retour à la vie de citadins à la mode européenne : les voitures cèdent le passage aux piétons, et on s'offre un baptême de parapente car Iquique est un spot majeur pour le vol libre ; on peut même voleter de nuit ! Le décollage d'AJ est un peu difficile car des rafales de vent balaient la piste d'envol ; avec Leo le moniteur, on ne fait pas le poids malgré 5 kg de lest. Une fois en l'air, tout devient calme et suave, les mouvements sont très doux et le paysage vu de 500 m de haut est transfiguré : même les gratte-ciel et les chalutiers donnent une touche savoureuse au spectacle, où se détache la ligne blanche de brisants et les longues plages sableuses en demi-lune. Le parapente va même taquiner assez haut un nuage, avant de descendre dans une série d'acrobaties digne du rangers des fêtes foraines. On atterrit en douceur sur la plage au milieu des bronzeurs, en rasant les palmiers.


Iquique possède aussi un petit port de pêche, avec ses parasites paresseux qui profitent du nettoyage du poisson. Mais les lions et les pélicans sont moins nombreux qu'à Arica.


Un matin, c'est la baignade dans le Pacifique, tout le contraire de l'image d'Epinal des tropiques : sable sombre, mer turbide et mousseuse, méduses, eau relativement fraîche (19 degrés), rouleaux courts et puissants. On n'ose guère s'éloigner du bord, ce Pacifique paraît encore plus retors que la mer d'Iroise... et puis nager en sachant les lions si proches et invisibles...


Les plages de sable sont entrecoupées de bancs rocheux assez bas où se reposent quantité d'oiseaux : mouettes, goélands (certains, petits, tout gris, nichent en plein milieu du désert d'Atacama), huitriers, becs-en-ciseaux, limicoles. En ville, le soir, des nuées de cormorans et de vautours envahissent les palmiers, les antennes, les pylones et les bâtiments les plus élevés. Certains nichent même sur les lampadaires.


A un étage plus bas, les vitrines croulent déjà sous les décos de Noël, la consommation fait rage, le rythme est fébrile, les gens hyper-stressés, et la zone franche est une énorme galerie marchande, un vrai labyrinthe sans ciel nanti de fast-food bondés, et tous les produits importés se vendent bien. Parfois, les commerçants et les tenanciers d'hôtels sont très désagréables ; on s'accroche avec plusieurs personnes pour des broutilles, et on nous menace immanquablement des carabineros... notre désinvolture bolivienne n'arrange rien. On se sent étrangers et malvenus, et en plus les prix commencent à être un peu hauts pour nous. Pourtant, il y a 5 ans, le Chili patagonien nous avait laissé une agréable impression...

A une nuit et une matinée de bus, on rejoint San Pedro de Atacama, non sans avoir été réveillés au milieu de la nuit par un ridicule contrôle de douane entre la première et la deuxième région, avec déchargement-rechargement de tous les bagages sans que personne n'y jette un oeil... L'ambiance des bus est très différente de celle à laquelle Pérou et Bolivie nous avaient habitués : finie l'atmosphère familiale, les rires, les discussions impromptues, les arrêts incompréhensibles, les enfants qui jouent dans le couloir... Les contrôles de police sont fréquents, et on sort sans arrêt ses papiers.

San Pedro est un vrai gringoland, le seul lieu vraiment touristique du Nord du Chili. Malgré l'affluence, le village est agréable et reposant, charmant avec son église blanche au toit d'adobe, ses ruelles poussiéreuses, ses petites maisons basses. Beaucoup d'étrangers ont fait souche ici, à louer des vélos, vendre la cuisine française, organiser des tours, monter des hébergements. La manne touristique est exploitée à fond : la plupart des sites sont chers, beaucoup sont si éloignés qu'il faut y aller en voiture, et le Licancabur se grimpe désormais obligatoirement avec un "guide" alors que l'ascension est facile ! On abandonne l'idée de monter au fameux volcan, et c'est à VTT qu'on part à la découverte du Salar d'Atacama et de la Vallée de la Luna pendant deux jours. Coup de chance, deux paires de petites sacoches nous permettent d'emporter provisions et duvets. La promenade dans le Salar est ardue, le soleil cinglant et lourd, la réverbération intense ; on brûle. L'air est curieusement salé. La piste nous fait gouter aux quatre délices du vélo itinérant : poussière, sable, tôle ondulée, vent. Heureusement, on tombe par hasard sur une lagune féérique et inquiétante à la fois, tellement salée que l'eau est dense, et semble précipiter quand on l'agite. Dans cet univers abrasif, où les herbes du rivage sont pétrifiées de blanc, quelques oiseaux, flamants et avocettes, passent tranquillement leurs journées. Un peu plus loin, la baignade dans les eaux fraîches et moins salées d'un Ojo est tellement agréable qu'on s'y replonge au retour. Comme l'Ojo del Inca de Potosi, celui-ci est parfaitement rond et insondable, et des légendes de disparition de touristes courent à son sujet. Le cul en compote, des ampoules aux pieds et aux mains, les réserves d'eau à sec, c'est avec bonheur qu'on rejoint la route asphaltée jusqu'au village de Toconao, atteint à la tombée de la nuit. Au cours d'un repas mitonné au réchaud sur la place, en écoutant chanter les soeurs péruviennes du couvent tout proche, un habitant nous propose de venir dormir chez lui. Contents de profiter d'un de nos rares contacts amicaux au Chili, on s'empresse d'accepter, d'autant qu'il est tard et qu'on ne sait pas où aller dormir. Il nous installe dans un réduit de bric et de broc de sa cour, il a même acheté une ampoule, et disposé des bâches plastique sur le sol. Là, J est très déçu, qui s'attendait à être somptueusement accueilli et fêté, et à dormir dans un lit à baldaquins. De fait, notre hôte ne nous présente pas au reste de la famile, qui semble moyennement réjouie de nous voir ici... Une fois matelas et duvets installés, on s'aperçoit qu'on ne pourra pas dormir car c'est vendredi soir, et un groupe de jeunes s'est installé dans le jardinet pour chanter à la guitare, boire des bières et rigoler très fort. Alors, comme on est un peu fatigués pour s'incruster, on plie bagages et on reprend la route, en s'excusant un peu maladroitement... Bivouac à la pleine lune, en plein désert, non loin de la route ; en arrière-plan, le volcan Lascar, à l'énorme cratère éventré, fume gentiment.

Après un petit déjeuner dans un étrange bois de vieux acacias en fleurs, peuplé d'abeilles, on regagne San Pedro dont c'est aujourd'hui la fête annuelle. On y assiste à un curieux spectacle de danses à l'allure tahitienne... C'est une troupe folklorique de l'Ile de Pâques ; les jeunes danseurs dégagent une extrême sensualité, se déhanchant tout nus sous leurs pagnes en plumes ! J se fait interpeller par un carabinero, car il boit une canette de bière en dégustant son pique-nique sur la voie publique...

Puis, on s'en retourne de l'autre côté du Salar, vers des ruines précolombiennes intégralement construites d'adobe, et recouvertes par les sables. L'indienne atacameña, qui gère l'entrée du site, nous raconte des histoires locales, dont les dangers de la baignade dans l'Ojo... La langue atacameña s'est perdue, les communautés locales s'organisent pour tirer profit et protéger les sites touristiques les plus visités. Mais les tempêtes de sable se déchaînent, nous empêchant de visiter le site. De front dans le vent violent, nous voilà partis un peu tard dans la vallée de la Lune, une route raide dans la Cordillère de Sel, qui permet d'embrasser un fabuleux mais glaçant paysage qui n'accueille pas une fleur, pas un animal, pas un oiseau. C'est effectivement lunaire, d'immenses dunes de sable blanc ou noir alternent avec des bancs rocheux striés, décapés, parfois nimbés de sel, délicatement colorés dans une dominante ocre. On court un peu pour rejoindre les points de vue avant la nuit, un peu désappointés d'être arrivés si tard. Du haut de la crête, le spectacle est vraiment spectaculairement lunaire ; des vallées vides et silencieuses, hyper-minérales, où se dressent parfois des monolithes ou des cônes en série. Tout est figé, comme pétrifié au lendemain d'une catastrophe, et des vents de sable nous cinglent la peau. Bivouac entre la cordillère de sel et le Salar, dans le recoin d'un oued à sec, en dérangeant un pigeon solitaire bizarrement venu lui aussi se réfugier là.

La route qui nous emmène en bus vers l'Argentine le lendemain s'approche du Licancabur, et laisse entrevoir les somptuosités du Sud-Lipez, qui à notre avis doivent de préférence se goûter, mais aussi se mériter, à vélo... L'objet d'une prochaine escapade ? De l'autre côté des Andes, après un voyage en bus une fois de plus spectaculaire, on plonge dans la "buena onda" argentine, en s'arrêtant à Jujuy. A peine arrivés, nous voilà embarqués dans un asado de folie jusque tôt le matin, avec une bande d'Argentins déchaînés, dont les jeunes gérants de l'hôtel, une Normande et deux Suisse-Allemands ...

Le Chili est déjà loin !

mercredi 21 novembre 2007

Robin de la Jungle

En trois mois de Pérou, l'actualité sociale du pays ne nous a pas vraiment sauté aux yeux, si ce n'est les revendications de différents corps de métiers, un sentiment de défiance grandissante envers le pouvoir en place, et l'inquiétude vis-à-vis de l'inflation.


En Bolivie, en revanche, la politique, le débat social sont omniprésents et passionnants. On a l'impression d'être au coeur de grands changements, ou d'un laboratoire un peu risqué qui risque de ne pas faire long feu.


C'est peut-être l'extrême hétérogénéité, la diversité de la population qui rend la situation si intéressante. La Bolivie est le pays andin où la population indienne (aymaras, quechuas, guaranis ; les quechuas sont les descendants des Incas) est la plus importante, d'où des modes de vie très tranchés d'une région à l'autre. C'est aussi un des pays au monde où la richesse est la plus inéquitablement répartie : quelques très opulents, énormément de très pauvres et une masse énorme de travailleurs pauvres, le plus souvent non salariés. Résultat, le temps ne coûte rien, ou presque, c'est vraiment ce qui nous a marqué en Bolivie, et de là découle aussi un art de vivre plein de quiétude apparente et de rires.


C'est une petite fraction de la population (d'origine coloniale) qui concentre la richesse et historiquement le pouvoir ... jusqu´à il y a un peu moins d'un an. Evo Morales, cocalero de la région de Cochabamba, est élu au premier tour. Un film récent retrace son itinéraire, depuis son enfance très pauvre sur l'ingrat Altiplano jusqu'à son élection, un vrai conte de fées. Evo Pueblo, c'est le titre du film, insiste sur les origines indiennes du président, osant même un parallèle avec le dernier Inca, écartelé par les colons, qui aurait crié : "Je reviendrai !". Aymara, parti de rien, le film montre à quel point Evo Morales est passionné de foot et de filles, évoque le panel des métiers qu'il a exercés, depuis maçon jusqu'à couturier, en passant par trompettiste et comment il devient, comme par miracle, car ses dons d'orateur sont assez pitoyables, leader des cocaleros. Beaucoup de slogans encensent Evo sur les maisons, dans les rues : il y a même "Evo es Dios "! Mais on dirait que la période de grâce est close, car on rencontre beaucoup de ses détracteurs, surtout dans les couches les plus aisées. Et même les plus pauvres, à qui on avait promis beaucoup, commencent à critiquer le gouvernement.


Le programme d'Evo et de son parti prévoyait un vaste exercice de redistribution des richesses envers les plus pauvres, en se basant sur les revenus supposés croissants tirés des ressources naturelles (mines, forêts, pétrole, gaz). Le sous-sol de la Bolivie recèle en effet bien des trésors. C'est aussi un des pays au monde qui reçoit le plus d'aides extérieures, ce qui est vraiment paradoxal !


Mais pour toucher ces revenus, il faut encore maîtriser la production, qui est largement aux mains d'entreprises étrangères. La nationalisation des ressources est donc en cours. Il est aussi question de créer une rente (modeste : 20 €/mois) pour toutes les personnes âgées privées de retraite. Elle serait financée par un retour à l'état d'une partie de l'IDH (un peu notre TIPP), que touchaient les régions... Et ça râle, ça proteste, ça fronde. Evo tape où ça fait mal, et cette affaire est symptomatique d'un problème essentiel de la Bolivie : un pays coupé en deux. D'un côté l'ouest, le haut, l'Altiplano, aux traditions et aux fêtes indiennes vives, pauvre, d'agriculture ingrate, et de mines. De l'autre, l'ouest, les basses terres, plus riches, où des estancias prospèrent sur les ruines de la forêt. Santa Cruz s'affirme comme centre d'une région très autonomiste, voire sécessioniste, qui refuse la solidarité nationale.

Ce sont aussi deux visions de l'avenir de la Bolivie qui s'affrontent. Les plus riches prônent l'autonomie territoriale sur la base de régions (chacun pour soi, avec un risque d'approfondissement du fossé entre les deux Bolivie). Evo et son parti, généralement soutenus, mais jusqu'à quand, par la masse des plus pauvres, tentent de concrétiser une toute autre conception du pays. L'idée est de renforcer le cadre de l'Etat, qui serait chargé de mieux répartir les richesses, avec un niveau d'autonomie relativement faible pour les régions, mais aussi une autonomisation des communautés indigènes. C'est finalement un programme politique extrêmement novateur, qui tranche totalement par rapport à une politique libérale que les Etats-Unis et les instances financières internationales aimeraient imposer à la Bolivie. C'est aussi une reconnaissance en actes du fait indigène.

Mais cette politique isole la Bolivie sur le plan international, d'autant que Evo est viscéralement anti-impérialiste, ce qui se comprend : d'origine indienne, son itinéraire personnel est marqué par la lutte contre les politiques d'éradication de la coca inspirées par les Etats-Unis. Au passage, l'éradication de la coca est une illustration particulièrement absurde d'impérialisme occidental. Il suffit de passer quinze jours dans les Andes pour mesurer la profondeur sociale et historique de la consommation de coca. Sa mastication permet aux populations les plus laborieuses de supporter l'effort et l'ennui du travail, de moins sentir la faim et atténue les effets de l'altitude. C'est également une pratique sociale, avec des accents nettement religieux. L'apport alimentaire de la mastication est également loin d'être négligeable. Naturellement, à la conquête espagnole, la coca a été violemment diabolisée par l'Eglise, du fait de ce caractère sacré. Mais sa consommation a été imposée aux esclaves dans les mines quelques années plus tard, quand les colons se sont aperçus de ses vertus productives ! Et depuis lors, la coca, réservée aux aristocrates chez les Incas, s'est profondément enracinée dans le peuple. Du côté étatsunien, la cocaïne, drogue dérivée de la coca, possède des propriétés analogues pour les yuppies newyorkais et les cadres stressés. Le problème, c'est que la cocaïne est mortelle ... Alors, au lieu de traiter correctement le problème chez eux, ils tentent (mais ils se sont calmés) d'éradiquer tout bonnement la coca en Bolivie, en offrant au passage un défouloir supplémentaire à de nombreux conseillers militaires.

Tout ça pour dire qu'Evo ne doit rien attendre du puissant voisin. D'autant qu'il doit financièrement son élection à un ami peu fréquentable, Hugo Chavez ! Du coup, la politique extérieure de la Bolivie est bâtie sur des alliances douteuses et parfois artificielles avec le Vénézuela, Cuba, et même l'Iran. Le Pérou et le Chili voisins, assez alignés US, sont aux antipodes politiques. Même le Brésil de Lulla n'est pas bien chaud à cause d'un gros différent gazier... Et l'Argentine actuelle est loin d'être aussi révolutionnaire !

Finalement, la réalisation de ce programme nécessite rien moins qu'une nouvelle constitution. L'élection d'une Constituante qui établirait une Constitution ad-hoc est le point-clé du programme politique d'Evo. Et là ça patine ... Pas ou peu d'avancées concrètes en presque un an de blabla. Aux dernières nouvelles, le débat sur la localisation des pouvoirs bloque les travaux de l'Assemblée. Car la Bolivie ne sait pas où est sa capitale... Sucre (capitale historique) ou La Paz (siège effectif d'une grande partie des pouvoirs) ?

Evo ne laisse donc pas indifférent : un costume présidentiel plus proche de l'habit traditionnel Aymara que du costume-cravate, une bonne bouille, un itinéraire atypique de Robin des Bois dans un pays où le Che est une idole. Il lui reste moins de quatre ans pour tenir ses promesses et les retards comme la confusion s'accumulent. Les opinions à son sujet divergent : "Evo es Dios", "il fait changer les choses, mais les résistances sont trop grandes", "Evo trahit le peuple et ne tient pas ses promesses", "il vend la Bolivie à Chavez", "c'est un mystificateur, un populiste", "les maires et les préfets détournent les fonds de développement". Une chose est sûre, l'Etat de grâce est terminé et les couteaux sont tirés. Un patron de tienda, adversaire politique mais respectueux de la tentative, nous affirme : "c'est très ambitieux comme programme, mais il faudrait à l'équipe bien plus d'expérience et d'intelligence politiques".

Petit à petit, l'expérience s'acquiert sans doute, mais pour qui le temps joue-t-il aujourd'hui, lui qui en coûte si peu en Bolivie ?

mardi 20 novembre 2007

En direct du magma

Dans les entrailles brûlantes du Cerro Rico, au-dessus de la petite ville coloniale de Potosi, les mineurs s'acharnent encore à extraire des métaux de cet hallucinant gruyère, même si le filon d'argent s'épuise. Bien qu'ils soient organisés en coopératives indépendantes, les conditions de travail demeurent impensables. Avec un salaire de 2.000 Bolivianos par mois, ils gagnent relativement bien leur courte vie. A titre d'exemple, un garçon de café gagne entre 600 et 1.000 Bol par mois... et on arrondit souvent les fins de mois en petits boulots parallèles : rares sont les heureux (?) salariés ! De plus en plus, le tourisme devient le nouveau filon, car la visite des mines est le must de Potosi.

On aime bien profiter des eaux chaudes naturelles quand il s'en trouve sur notre chemin, et justement à 20 km de Potosi, l'"oeil de l'Inca" fournit une eau thermale très appréciée des locaux. Ce dimanche, on se croirait à la kermesse : chacun vient en famille avec son véhicule, taxi, combi ou camion. On barbecute, on lave le linge et les voitures, on joue au foot, on se baigne. A la nuit tombante, tout le monde s'en va et nous voici seuls en compagnie du gardien Freddy, de sa femme et de ses quatre chiens. L'ojo del Inca est une petite mare qui fume et qui bout. Un peu plus haut, un étang appelle à la baignade, avec une eau à 25 degrés ; on y campe une nuit même si des mystères enveloppent le lieu : l'eau pourrait sortir la nuit et rendre dangereux le camping aux abords, ou bien des tourbillons de fin d'après midi auraient entraîné des disparitions suspectes... il paraît que sa profondeur atteint 4 km ! Le lendemain matin, J reste tranquillement sur le bord à barboter et à plonger, AJ nage, va siroter dans les bulles au centre, revient, pendant que la femme de Freddy apprend à nager à ses deux chiots... Pas d'événement suspect aujourd'hui !

D'autres échos de la terre nous parviennent à Sajama, dominé par son volcan éponyme. Le petit village d'adobe, à 4200 m d'altitude, essuie en permanence un vent cinglant au milieu de la puna sèche et des bofedales humides où paissent lamas et alpagas. Au soir, quand ces derniers se couchent au milieu des touffes d'ichus, leurs deux oreilles enrubannées de laine rouge, on croirait un champ d'oeufs de Pâques. Tout autour, des volcans souvent enneigés percent l'immense plaine, comme les jumeaux qui marquent la frontière chilienne : le Pomerape et le Parinacota, à plus de 6000 m d'altitude. Des phénomènes volcaniques chatouillent ici la surface de la terre. Au bout d'un chemin sablonneux de 8 km, la végétation laisse place à un champ nu et blanchâtre, qui fume. Un peu partout, de profonds trous d'eau bouillonnent, certains transluscides, d'autres boueux. En fonction de la température, qui à bout de doigts s'échelonne entre 25 et plus de 80 degrés, les parois sont minérales, souvent roses et violettes, ou bien des algues vertes, ocres ou oranges se développent et une croûte blanche ceint le pourtour. Telles deux petits geysers, deux marmites en surchauffe éclaboussent et alimentent le rio qui traverse opportunément le secteur. La baignade dans les flots d'eaux mélangées donne un délicieux jacuzzi naturel à température variable, duquel on s'extirpe à grand peine dans le vent et le froid du couchant.

En visite chez la Señora qui détient les clefs de la pitorresque église, blanche et lumineuse, le sol se met à onduler comme un train de vagues pendant plus d'une minute... Vite, sortir de la tienda, et on est comme sur la mer. Pas de dégâts ici, mais on est un peu inquiets pour le Chili.

On tente l'ascension du Sajama, sans doute le plus haut sommet de Bolivie à plus de 6500 mètres, mais bêtement, en deux jours. Le chemin part du village et traverse des bosquets de queñuales plantés dans le sable, où se promènent des vigognes qui gémissent à notre approche. Un peu plus haut, vers l'idyllique campo base (à 4600 m), des monceaux vert vif de llareta contrastent avec le flanc sud du volcan, aux teintes pastels, déchirées, verticales. Au-delà, l'univers se minéralise et on plante la tente au campo medio (5250 m), au creux d'un abri qui nous protège du vent violent. Au loin vers l'est, les nuages s'amassent sur la cordillère royale, minuscule chapelet de montagnes vue d'ici. A 2h30 du matin, la tente affalée, on avale difficilement trois galettes et on s'engage dans un pierrier infâme. On se trompe d'ascenceur pour atteindre le campo alto (5700 m) : une flèche bleue nous invite à nous engager dans le premier couloir, la montée d'hiver, praticable enneigée, mais qui s'avère sèche, raide, glissante et très exposée. Un peu exténués, on commet l'erreur de continuer alors que l'aube qui point nous éclaire l'itinéraire. On s'attend à toucher enfin la neige, mais les éboulis meubles persistent jusqu'à plus de 6000 m. Un petit ressaut amusant, flanqué de pénitents, marque l'entrée sur le glacier. Au-delà, la progression dans l'espace des 6000 est ardue, essoufflante, frigorifiante. Le spectacle de l'aube qui se lève sur ce sommet tout isolé doit être radieux, mais le plaisir est absent, et on n'en profite pas. Les pénitents qu'on était si heureux de découvrir nous arrêtent à 250 m du sommet : des milliers de marches de glace pure qui s'enchaînent, de toutes les tailles, et il faut trouver son chemin pour s'élever péniblement, comme à travers un labyrinthe, en dénichant l'itinéraire le moins fatigant. Mais on n'en voit pas le bout, et on ne se sent vraiment pas dans notre assiette. Une marche un peu plus haute que les autres nous arrête et on fait douloureusement demi-tour.

Mais quoi de plus normal qu'un but au Sajama, qui accueille périodiquement des matchs de foot à son sommet ! Provocation toute bolivienne vis-à-vis de la FIFA, qui s'oppose aux matchs internationaux d'altitude, évinçant ainsi La Paz...

jeudi 8 novembre 2007

A table !

Difficile de mourir de faim en voyage en Bolivie !

Dans la rue, la "comida al paso" abonde... empanadas (beignets le plus souvent fourrés au fromage), salteñas (un peu de viande, de légumes en sauce, dans une pâte plus ou moins épaisse), salchipapas (saucisses de Frankfort en rondelles baignant dans l'huile avec des frites, et profusion de ketchup-mayonnaise), hamburguesas diverses, papas rellenas (patates fourrées), yuca frit, brochettes, jus de fruits frais, gélatine immonde, yogourts, jus de quinoa... La nourriture change au cours de la journée, les plats se succèdent sur les stands ambulants.

Les quartiers populaires sont farcis de restaurants, gargotes où on sert invariablement, surtout à midi, un menu composé d'une soupe puis d'un "segundo" plus ou moins au choix, le tout arrosé d'un "refresco", soda ou jus de fruit allongé, le tout pour à peu près 1 Euro. La soupe est généralement abondante et succulente, de légumes, de riz, de pâtes, de quinoa, de blé, de cacahuète, parfumée d'herbes avec un bout de viande pour donner du goût. Comme "segundo", on sert souvent une sorte de viande en sauce avec du riz, ou du poulet frit, une milanesa, ou du poisson (pejerrey).

En cas de grosse envie de frites, et pour un poil plus cher, on peut toujours se ruer sur une "polleria", "pollo broaster"ou "pollo al spiedo", qui sert uniquement du poulet-frites, parfois avec riz, pâtes ou bananes plantain, et qui font souvent le plein, surtout chez les jeunes. Le poulet est servi par huitième, quart, demi, voire entier, avec parfois un buffet de légumes en entrée et des sauces à volonté.

En fait, ce qui revient le plus cher, c'est la bière, qu'il faut le plus souvent acheter séparement dans une "tienda", à 0,5 Euros la canette. Les meilleures, ce sont à notre goût la Paceña traditionnelle et la Huari. La pire, sans doute la Potosina, par bouteilles d'un litre, qui déborde de mousse interminablement... Pas de vin pour le peuple, c'est une boisson de luxe.

Dans les villes touristiques, les restaus "lonely planet" abondent, et servent pour ce qu'on en a testé une nourriture banale et souvent affligeante, voire toxique, pour trois fois plus cher.

De temps en temps, un restaurant élégant relève le plat, et les prix restent compétitifs par rapport à un kebab chambérien.

En moyenne, la gastronomie nous a paru plus fine et plus variée au Pérou qu'en Bolivie. Mais depuis le début du voyage, pas un plat au restaurant sans son accompagnement de riz, pas un repas sans sauce pimentée (aji), servie à part dans une coupelle ou un bocal, à volonté, pas une gargote où les sodas divers ne coulent à flots. On ne boit ni vin, ni eau, ni café, et on ne fume pas, même si ce n'est pas interdit.

Travaux pratiques en rentrant, ça vous dit ?

lundi 5 novembre 2007

Marchés, fanfares et jus d'oranges

Si les grands espaces nous hallucinent, les villes boliviennes qui ponctuent notre itinéraire épicent chacune à leur manière le voyage : La Paz, Trinidad, Cochabamba, Oruro, Potosi. Chacune a son atmosphère, ses bizarreries, sa nonchalance, son curieux mélange de modernité et de tradition : comme ces femmes aux nattes accrochées l'une a l'autre et ornées de pompons, aux jupes courtes et empilées qui leur donnent une silhouette empesée, un téléphone portable hyper plat à l'oreille.

L'empreinte coloniale transparaît plus ou moins nettement dans chacune de ces villes, mais c'est à Potosi qu'elle est la plus marquée (on n'a pas vu Sucre, LA capitale coloniale et paraìt-il LA plus belle cité bolivienne !). Potosi, créée au XVIème siècle, a brillé jusqu'au XVIIIème, par la grâce de sa montagne aux filons d'argent, le Cerro Rico, et de millions d'esclaves-mineurs tués au travail. Probables témoins de la mauvaise conscience des nobles espagnols, ou simples témoins des moeurs d'antan, pas moins de 80 églises et quelques couvents quadrillent les vieux quartiers. D'antiques balcons de bois ajourés sont suspendus au-dessus de ruelles biscornues, les hautes portes sont encadrées de pierres taillées finement sculptées, avec souvent la lune et le soleil, et le monogramme IHS au milieu, toujours le syncrétisme...

La Paz fourmille du matin à la nuit, un incroyable lacis de rues en pentes raides et glissantes, redoutables pour les semelles et même pour les pneus lorsqu'il pleut. La richesse est concentrée au fond de la cuvette, plus chaude et plus oxygénée, alors que les quartiers populaires jouissent 600 m au-dessus d'une vue splendide sur les montagnes et sur la fourmilière. Plus haut encore, sur la plaine qui mène au lac Titicaca, la ville champignon de El Alto, contigüe à La Paz, recueille les émigrés les plus pauvres de l'Altiplano. En arrivant depuis Copacabana, on est saisi par le spectacle de ce canyon urbanisé de haut en bas. De petites maisons se serrent sur les pentes ; seuls quelques moignons de terre érodée restent inoccupés. Au contraire, une armada d'immeubles hauts et modernes tapissent le fond de la gorge.

La Paz fourmille... de l'homme ou femme d'affaires pressé en cravate ou tailleur au vieux mendiant habillé d'antiques mantas, en passant par les innombrables vendeurs de rues aux innombrables produits, aux innombrables métiers. Les vendeuses ne passent pas inaperçues, elles investissent les trottoirs fermement campées au milieu de leur étalage, entourées de leur lourde robe et de leur grand châle, et toujours coiffées de leur inénarrable chapeau melon porté haut sur le dessus de la tête, tenant comme par miracle. Parfois des bébés dorment tranquillement au coin de l'étalage, et la journée de travail est ponctuée par l'allaitement et les couches. Les petites filles portent dès la naissance des boucles d'oreille. Les détails pleuvent sur la ville, et quand on la regarde on ne sait plus ou donner de la tête... cireurs de chaussures masqués d'un passe-montagne, réparateurs de vieilles savates entassées près de la machine à coudre, ateliers pèse - personnes pour vérifier son poids, collégiens en élégant uniforme, vieux Dodge pétaradant a l'assaut des pentes, flics aux sifflets régissant la circulation aidés par des étudiants déguisés en peluche, trafic intense sans aucune priorité au piéton, petites manifs ou défilés au fil des rues, odeurs de poulet frit et de pisse, enseignes anarchiques, horizon de fils électriques, amoureux timides ou fervents, stands de fleurs et de téléphones, lamas séchés, et chaque mètre carré de rue est occupé.


Le cimetière est un petit concentré de la ville. Le dimanche, on y vit comme dans la rue. Il y a même de vrais immeubles avec escaliers, balcons, où les caveaux sont empilés comme les cages à lapins dans nos tours de banlieue. On se perd dans les ruelles bordées de caveaux vitrés superposés. Ceux du haut sont accessibles via des échelles de bois disposées au coin des rues. Derrière les vitres, le nom du disparu, la date de sa mort et de nombreux présents miniatures pour l'accompagner dans son long voyage : nounours, bonbons, alcool, feuilles de coca, fruits. Des fleurs partout, des couronnes, elles volent au vent. Et au bout des rues du cimetière, les pentes qui mènent à El Alto chargées de maisons comme un prunier de ses fruits lourds.

A Trinidad, les fourmis sont à deux roues et sillonnent les rues, tournent autour de la Plaza en négociant leur trajectoire entre les 4X4 et les quads. A Cochabamba, le marché occupe un pan entier de la ville : fruits et légumes, viandes, téléphones, radios, piles, herbes aromatiques, papier toilette, ketchup et mayonnaise, bière, alcool pur, vin et whisky, poisson, laine, chaussures, pantalons, gants de boxe, clous et vis, farine, épices, pain, foetus de lamas, mantas industrielles et artisanales, repas sur le pouce au coin d'une table, tête de vache ou de brebis, onguents magiques, produits bio, crèmes nivea...


Toutes les villes ont leurs marchés, toutes les villes ont leurs fanfares, leurs danses, leurs défilés. A Oruro, l'ambiance est animée et joyeuse : les étudiants préparent la rentrée universitaire. Le défilé carnaval dure toute la journée du samedi, point d'orgue d'une fête de trois jours. Les parades s'enchaînent, innombrables, du matin au matin. La plupart sont en grand costume délirant mais traditionnel. Du métal, des tissus multicolores, des filles en petite tenue, mini robe froufroutante d'or et d'argent et grandes bottes assorties sous un chapeau à plumes. Elles se dandinent sur un pas répétitif, en scrutant la foule avec un grand sourire maquillé, les bras ondulant en rythme. Leurs collègues masculins suivent en petits groupes, enfermés dans une armure ronde à plusieurs étages. Un orchestre clôt chaque cortège, souvent une fanfare jouant très haut de ses cuivres et de ses tambours un air traditionnel.

D'autres cortèges sont plus sobres, avec de vieux costumes paysans, de grosses laines brodées, les garçons en pantalons de toile et gilets, chaussés de sandales en pneus ou de grosses godasses ornées de cloches et d'éperons. Des flûtes de roseaux et des chants accompagnent alors les danses. Oruro est de fait la capitale folklorique auto proclamée de Bolivie. En février, le carnaval attire des fêtards de tous les pays et au-delà. Le clou des défilés est la fameuse diablada, une danse du bien et du mal, où s'affrontent une armada de diables tous plus effroyables les uns que les autres et l'archange St Michel, inquiétant lui aussi, aux ailes blanches et au glaive menaçant, sous l'oeil bienveillant de bons gros ours aux masques exhubérants, aux yeux protubérants. On a la chance d'y assister un soir. Les danses sont assez énergiques, avec des fumigènes colorés et des pétards, des feux d'artifice au beau milieu du cortège. Un chien un peu fou tourne autour des pétards en aboyant, et quand ils ont fini de s'enflammer et d'exploser, il s'en empare furieusement.

Et toutes les villes ont leurs fanfares, leurs défilés, leurs processions, souvent par corps de métier. Ils investissent les rues comme par surprise et les danseurs portent des crécelles aux formes symboliques, souvent des autos, des bus ou des maisons.

Et chaque ville possède sa place agréable et arborée ou l'on déguste d'odorants jus d'oranges pressées en direct par des vendeurs qui promènent leurs petits étals roulants. Les photographes de rue vous tirent le portrait, les écrivains publics vous rédigent les lettres à la machine, les amoureux se susurrent à l'oreille sur les bancs, les enfants apprennent à marcher, c'est comme un havre de paix au coeur de la fourmilière.

Marée basse

Jirira est posé comme par enchantement a 500 mètres du fameux Salar d'Uyuni, sous le volcan Tunupa, aujourd'hui paisible. Un village de poupées en adobe et ichu, avec une mignonne église a l'étrange façade un peu baroque. Entre les maisons et le salar, des champs sablonneux où les plants de quinoa commencent à pousser d'un beau vert tendre, puis des pâturages à lamas et à vigognes, à l'herbe si rase qu'on se demande ce qu'ils peuvent encore se mettre sous la dent.

Au petit matin, la mer de sel resplendit et reflète le soleil levant déjà sans pitié. De la chambre de l'hospedaje, on voit une piste y pénétrer comme dans rien. Une presqu'île aride d'amas volcaniques abrite une forêt de cactus candélabre aux fleurs citron exhubérantes. Entre le salar et la terre ferme, l'eau miroite par endroits et des familles de flamants - adultes rose bonbon et jeunes gris souris - s'ébattent, plutôt farouches. Doña Lupe nous héberge dans un hospedaje très familial, désert. Deux français coureurs, Matthieu et Ludo, nous y rejoignent assez vite ; sur la trace de Djamel Balhi, ils sont décidés à affronter le Salar (http://www.panandina.canalblog.com/, il y a même une photo de nous).

La cour est plantée de cactus, décorée de troncs de cactus dénudés, et la charpente plus que centenaire est en cactus aussi. C'est un bois très décoratif, trés fin, comme tressé, avec des vides à la place des épines. Aux quatre coins, des herbes aromatiques, citronnelle et fenouil, agrémentent cuisine et matés. Un puits profond de 12 mètres rejoint une eau douce qu'on puise à l'aide d'une longue lanière en pneu recyclé.

On a rencontré Doña Lupe dans le combi assez brinquebalant qui nous a menés au village. Aucune ligne régulière ne dessert Jirira depuis Salinas, terminus des bus d'Oruro ; la bonne aubaine que ce transport inespéré, au presque saut du bus ! Le chauffeur, sa femme et son petit garçon sont un peu pressés de faire monter les passagers car le véhicule n'a pas de lumières, et il est déjà 18h... On s'entasse avec trois grand-mères très enjouées, très gaies, et quatre boliviens en vacances. Le paysage est plaisant dans le crépuscule, le salar se laisse deviner, ainsi que la cîme du volcan qui paraît de ce côté assez infranchissable. Le véhicule embarque au bas mot 30 litres d'eau versés par bouteilles entières dans un radiateur en miettes et tout fumant ; au bout d'une heure, on refait le plein. Une portion de piste très sableuse est avalée de justesse, mais une légère cote nous arrête ; le plan A, c'est de déposer des cailloux à l'arrière des roues pour reprendre élan dessus pendant deux mètres, puis recommencer. Au bout d'un moment on cale et c'est le Plan B, tout le monde descend et pousse dans l'obscurité naissante. A deux km du village, la nuit est bien là, et après un petit écart dans le fossé, le chauffeur accepte l'aide de la frontale.

Le mari de Doña Lupe est un grand-père gâteau très en verve qui lance des vannes à tout propos (vous les français vous êtes grands mais faibles, alors que nous les boliviens, on est tous petits, tous moches mais costauds). Il nous indique la direction à suivre pour monter au volcan et pour traverser le salar... Ça n'a pas l'air de le choquer, quelques français fous ont déjà fait étape chez lui pour rejoindre Uyuni a pied.

En milieu d'après midi, alors que le ciel se couvre et que le tonnerre gronde au loin, on entame l'ascension vers le mirador a 4700 m, depuis lequel on embrasse l'étendue du salar, ou des îles disséminées pointent, noir sur blanc. De l'autre côté, les pentes du volcan sont très colorées, rouge vif, blanches, ocres. On campe là, au milieu des llaretas (mousse verte très dure qui enduit le sol), des ichus feu-follet (grandes touffes d'herbe piquante), des épineux et des queñuals (l'arbre le plus haut du monde). Après une nuit sombre et calme, au froid vif après un mois de jungle, on se lance a l'assaut du volcan dans des éboulis meubles et des rochers pourris. Une falaise crayeuse nous arrête à une antécime d'où la vue sur le salar est immense, comme une mer de nuages sages, infinie et immaculée, parsemée d'une myriade d'îlots qui paraissent flotter. Sur le versant du cratère, des éboulis colorés nous appellent pour une descente en surf. Le retour a Jirira sera plus laborieux, en suivant des coulées de basalte puis un canyon et en se perdant à travers un maquis sans chemin.

A la posada, une nuit de grand vent fait fuir le sommeil, rattrappée par une généreuse grasse matinée. Et vers 16h, c'est le départ pour la grande aventure, la traversée a pied du salar jusqu'à l'ile Inca Wasi, à 43 km. Nos sacs arrimés et une provision de 10 litres d'eau sur le dos (et encore presque 8 litres a l'arrivée), on prend pied assez rapidement sur la mer. Avec l'appel de la nuit, le paysage change à chaque seconde, les couleurs s'épaississent, les ombres s'allongent interminablement. Le vent souffle déjà et ne nous quittera que très tard. Le coucher de soleil s'étire et on hallucine d'être là, au beau milieu d'un monde surréaliste, sec comme un désert, vidé de toute vie, une autre planète. Sous nos pas, les écailles de sel sont comme une peau lactée de monstre marin, et les étoiles s'allument une à une, de plus en plus vite, jusqu'à ce que la voûte céleste nous noie d'astres miroitants.

Pour la navigation, on marche d'abord à vue en repérant "le milieu de la montagne, de l'autre côté" selon les conseils de Pepe. Puis on se recale sur une ligne droite a 190 degrés de Jirira (indication du GPS de Matthieu, prise juste avant de partir) et on suit le cap en choisissant une constellation... on répète la manip toutes les heures car le ciel tourne ! Le sol est parfaitement plat et dur, et nos pas s'enchaînent comme par réflexe. C'est une curieuse sensation, une sorte de transe, les jambes sont déconnectées du reste du corps. Il fait très sombre, mais on marche sans lumière pour mieux s'enivrer d'étoiles... jusqu'à ce qu'un peu sur notre droite une forme tapie dans l'ombre nous mette en garde : un trou de 50 cm de diamètre et d'un bon mètre de profondeur, rempli d'eau. On guette un moment le phoque qui viendrait y respirer. C'est un des fameux "ojos" du salar, parfait pour se casser une jambe ou éclater une roue. Alors on donne de temps en temps des coups de frontale pour parer le danger, et en découvrir trois autres scintillants sous nos lumières. A partir de 23h, notre objectif se rapprochant en théorie, un lever de lune serait le bienvenu pour affiner notre trajectoire. L'astre ne daignera hisser sa voile orangée que vers 1h du matin, nous laissant errer au gré de supposées Croix du Sud qui plongent l'une après l'autre sous l'horizon. Nos ombres ont réapparu mais l'île reste invisible ; vers 1h30, l'émerveillement se tasse sous le poids des sacs, et comme le vent tombe, on s'affale au milieu de ce rien tout salé pour bivouaquer au clair de lune. A l'abri des sacs a dos, l'ambiance est savoureuse, depuis le fond de nos duvets. On se sent vulnérables comme au creux d'une feuille posée sur le flot, mais le sommeil nous cueille rapidement.

On assiste au lent lever de soleil depuis nos sacs a dormir ; c'est joli, un peu rose, avec des cumulus un peu moins monstrueux que la veille. Ludo et Matthieu passent a proximité au moment où on se lève, mais personne ne voit personne, comme deux mondes parallèles... Au soleil du matin, l'île est bien visible, compacte et noire, parsemée de cactus, mais à quelle distance encore ? Il nous faudra presque deux heures pour l'atteindre, dans une chaleur qui monte, le vent nous ayant définitivement abandonnés. En approchant, les pistes et traces de véhicules sont plus nombreuses, les dessins de sel sont effacés, quelques jeeps sillonnent l'asphalte blanche.

L'île enfin ! Au dernier pas, on ne croit qu'à moitié avoir touché terre... Les deux coureurs sont assis devant les maisonnettes cosy-chicos d'Inca Wasi ; ils abandonnent la liaison vers Uyuni, le bide un peu en vrac. On attend donc le bus de midi en leur compagnie, attablés devant un copieux petit déjeuner. Tout à coup, une dizaine de jeeps se garent en ligne devant nous, et en sortent des gringos mal dégrossis armés de grosses caméras... Qu'est ce qu'on tourne ? La pseudo télé-réalité franchouillarde nous rattrape : Pékin Express...

On rigole pas mal en les voyant mic-maquer, et on se perche sur le toit du bus qui file - glagla - a 90 km/h sur le salar, jusqu'à Uyuni.