mercredi 21 novembre 2007

Robin de la Jungle

En trois mois de Pérou, l'actualité sociale du pays ne nous a pas vraiment sauté aux yeux, si ce n'est les revendications de différents corps de métiers, un sentiment de défiance grandissante envers le pouvoir en place, et l'inquiétude vis-à-vis de l'inflation.


En Bolivie, en revanche, la politique, le débat social sont omniprésents et passionnants. On a l'impression d'être au coeur de grands changements, ou d'un laboratoire un peu risqué qui risque de ne pas faire long feu.


C'est peut-être l'extrême hétérogénéité, la diversité de la population qui rend la situation si intéressante. La Bolivie est le pays andin où la population indienne (aymaras, quechuas, guaranis ; les quechuas sont les descendants des Incas) est la plus importante, d'où des modes de vie très tranchés d'une région à l'autre. C'est aussi un des pays au monde où la richesse est la plus inéquitablement répartie : quelques très opulents, énormément de très pauvres et une masse énorme de travailleurs pauvres, le plus souvent non salariés. Résultat, le temps ne coûte rien, ou presque, c'est vraiment ce qui nous a marqué en Bolivie, et de là découle aussi un art de vivre plein de quiétude apparente et de rires.


C'est une petite fraction de la population (d'origine coloniale) qui concentre la richesse et historiquement le pouvoir ... jusqu´à il y a un peu moins d'un an. Evo Morales, cocalero de la région de Cochabamba, est élu au premier tour. Un film récent retrace son itinéraire, depuis son enfance très pauvre sur l'ingrat Altiplano jusqu'à son élection, un vrai conte de fées. Evo Pueblo, c'est le titre du film, insiste sur les origines indiennes du président, osant même un parallèle avec le dernier Inca, écartelé par les colons, qui aurait crié : "Je reviendrai !". Aymara, parti de rien, le film montre à quel point Evo Morales est passionné de foot et de filles, évoque le panel des métiers qu'il a exercés, depuis maçon jusqu'à couturier, en passant par trompettiste et comment il devient, comme par miracle, car ses dons d'orateur sont assez pitoyables, leader des cocaleros. Beaucoup de slogans encensent Evo sur les maisons, dans les rues : il y a même "Evo es Dios "! Mais on dirait que la période de grâce est close, car on rencontre beaucoup de ses détracteurs, surtout dans les couches les plus aisées. Et même les plus pauvres, à qui on avait promis beaucoup, commencent à critiquer le gouvernement.


Le programme d'Evo et de son parti prévoyait un vaste exercice de redistribution des richesses envers les plus pauvres, en se basant sur les revenus supposés croissants tirés des ressources naturelles (mines, forêts, pétrole, gaz). Le sous-sol de la Bolivie recèle en effet bien des trésors. C'est aussi un des pays au monde qui reçoit le plus d'aides extérieures, ce qui est vraiment paradoxal !


Mais pour toucher ces revenus, il faut encore maîtriser la production, qui est largement aux mains d'entreprises étrangères. La nationalisation des ressources est donc en cours. Il est aussi question de créer une rente (modeste : 20 €/mois) pour toutes les personnes âgées privées de retraite. Elle serait financée par un retour à l'état d'une partie de l'IDH (un peu notre TIPP), que touchaient les régions... Et ça râle, ça proteste, ça fronde. Evo tape où ça fait mal, et cette affaire est symptomatique d'un problème essentiel de la Bolivie : un pays coupé en deux. D'un côté l'ouest, le haut, l'Altiplano, aux traditions et aux fêtes indiennes vives, pauvre, d'agriculture ingrate, et de mines. De l'autre, l'ouest, les basses terres, plus riches, où des estancias prospèrent sur les ruines de la forêt. Santa Cruz s'affirme comme centre d'une région très autonomiste, voire sécessioniste, qui refuse la solidarité nationale.

Ce sont aussi deux visions de l'avenir de la Bolivie qui s'affrontent. Les plus riches prônent l'autonomie territoriale sur la base de régions (chacun pour soi, avec un risque d'approfondissement du fossé entre les deux Bolivie). Evo et son parti, généralement soutenus, mais jusqu'à quand, par la masse des plus pauvres, tentent de concrétiser une toute autre conception du pays. L'idée est de renforcer le cadre de l'Etat, qui serait chargé de mieux répartir les richesses, avec un niveau d'autonomie relativement faible pour les régions, mais aussi une autonomisation des communautés indigènes. C'est finalement un programme politique extrêmement novateur, qui tranche totalement par rapport à une politique libérale que les Etats-Unis et les instances financières internationales aimeraient imposer à la Bolivie. C'est aussi une reconnaissance en actes du fait indigène.

Mais cette politique isole la Bolivie sur le plan international, d'autant que Evo est viscéralement anti-impérialiste, ce qui se comprend : d'origine indienne, son itinéraire personnel est marqué par la lutte contre les politiques d'éradication de la coca inspirées par les Etats-Unis. Au passage, l'éradication de la coca est une illustration particulièrement absurde d'impérialisme occidental. Il suffit de passer quinze jours dans les Andes pour mesurer la profondeur sociale et historique de la consommation de coca. Sa mastication permet aux populations les plus laborieuses de supporter l'effort et l'ennui du travail, de moins sentir la faim et atténue les effets de l'altitude. C'est également une pratique sociale, avec des accents nettement religieux. L'apport alimentaire de la mastication est également loin d'être négligeable. Naturellement, à la conquête espagnole, la coca a été violemment diabolisée par l'Eglise, du fait de ce caractère sacré. Mais sa consommation a été imposée aux esclaves dans les mines quelques années plus tard, quand les colons se sont aperçus de ses vertus productives ! Et depuis lors, la coca, réservée aux aristocrates chez les Incas, s'est profondément enracinée dans le peuple. Du côté étatsunien, la cocaïne, drogue dérivée de la coca, possède des propriétés analogues pour les yuppies newyorkais et les cadres stressés. Le problème, c'est que la cocaïne est mortelle ... Alors, au lieu de traiter correctement le problème chez eux, ils tentent (mais ils se sont calmés) d'éradiquer tout bonnement la coca en Bolivie, en offrant au passage un défouloir supplémentaire à de nombreux conseillers militaires.

Tout ça pour dire qu'Evo ne doit rien attendre du puissant voisin. D'autant qu'il doit financièrement son élection à un ami peu fréquentable, Hugo Chavez ! Du coup, la politique extérieure de la Bolivie est bâtie sur des alliances douteuses et parfois artificielles avec le Vénézuela, Cuba, et même l'Iran. Le Pérou et le Chili voisins, assez alignés US, sont aux antipodes politiques. Même le Brésil de Lulla n'est pas bien chaud à cause d'un gros différent gazier... Et l'Argentine actuelle est loin d'être aussi révolutionnaire !

Finalement, la réalisation de ce programme nécessite rien moins qu'une nouvelle constitution. L'élection d'une Constituante qui établirait une Constitution ad-hoc est le point-clé du programme politique d'Evo. Et là ça patine ... Pas ou peu d'avancées concrètes en presque un an de blabla. Aux dernières nouvelles, le débat sur la localisation des pouvoirs bloque les travaux de l'Assemblée. Car la Bolivie ne sait pas où est sa capitale... Sucre (capitale historique) ou La Paz (siège effectif d'une grande partie des pouvoirs) ?

Evo ne laisse donc pas indifférent : un costume présidentiel plus proche de l'habit traditionnel Aymara que du costume-cravate, une bonne bouille, un itinéraire atypique de Robin des Bois dans un pays où le Che est une idole. Il lui reste moins de quatre ans pour tenir ses promesses et les retards comme la confusion s'accumulent. Les opinions à son sujet divergent : "Evo es Dios", "il fait changer les choses, mais les résistances sont trop grandes", "Evo trahit le peuple et ne tient pas ses promesses", "il vend la Bolivie à Chavez", "c'est un mystificateur, un populiste", "les maires et les préfets détournent les fonds de développement". Une chose est sûre, l'Etat de grâce est terminé et les couteaux sont tirés. Un patron de tienda, adversaire politique mais respectueux de la tentative, nous affirme : "c'est très ambitieux comme programme, mais il faudrait à l'équipe bien plus d'expérience et d'intelligence politiques".

Petit à petit, l'expérience s'acquiert sans doute, mais pour qui le temps joue-t-il aujourd'hui, lui qui en coûte si peu en Bolivie ?

3 commentaires:

JM a dit…

Ah je vois que vous avez fini par trouver comment autoriser les commentaires!!!
Bon j'ai pas le temps de tout lire mais promis la prochaine fois j'en mets un sur le post et pas à côté!!!
JM

Anne-Hélène a dit…

Ah oui, c'est bien de pouvoir mettre des commentaires!!! Votre description de la Bolivie et de son contexte politico-social est très juste, du moins, elle correspond à ce que j'ai vu durant les 5 semaines que j'ai passé dans ce pays et c'est très bien écrit, ce qui ne gâche rien...
En ce qui nous concerne, on est arrivé hier au Chili, à Santiago, ça change, c'est très moderne et business...J'espère qu'on se recroisera pour en parler, bises, Anne-Hélène

JAJ a dit…

... Ouais, mais comment on peut faire des commentaires sur des anciens posts, c'est pas possible ?

Meme impression du Chili qu'Anne-Helene... la premiere fois qu'on etait venus, ca nous paraissait exotique, mais apres quelques mois au Perou et en Bolivie, ca fait peur pour nos capacites de readaptation a la vie occidentale... Mais la on est depuis hier en Argentine, ca a l'air cool pour les quelques heures qu'on y a passees, ouf. Ceci dit, il y a aussi des chiliens qu'on a apprecies vachement, et on a rencontre des voyageurs qui avaient plus aime le contact chili qu'Argentine. Bref... A plouf !