Le passage au Chili est assez progressif ; on se contente au début de traverser la frontière sous le Parinacota pour rejoindre le village du même nom, situé un peu plus loin. Pourtant, dès la frontière, le choc des cultures est déconcertant... Les camions n'acceptent plus les passagers clandestins, et les bus font payer le prix fort. Le revers positif, c'est que le stop fonctionne, et une ONG belge nous amène à bon port en jeep (sièges en cuir). Les feuilles de coca passent la frontière sans problème et déclarées, et les graines récoltées dans la jungle ne sont pas détectées par les douaniers.
A Parinacota, minuscule hameau tout blanc, une grand-mère, Francisca, accepte de garder le surplus de nos bagages et de nous préparer une soupe au vermicelle ainsi que des pâtes aux oeufs et au vrai ketchup. On s'en va se promener vers les volcans en haut et vers la lagune aux mille oiseaux en bas.
En haut, c'est sec, volcanique, vaguement neigeux, et parsemé de petits monticules de basalte en cailloux et de petites lagunes aux eaux peu profondes où nichent et se nourrissent foulques géantes, canards et flamants roses. Les seuls prédateurs sont les mouettes : on assiste impuissants à un rapt de caneton, la mouette perfide ayant profité du dérangement occasionné par notre arrivée. Les viscaches se laissent admirer, assoupies, certaines se sont fait plumer. L'ambiance est surnaturelle avec en toile de fond le Parinacota et le Pomerape, que J n'a pas envie de grimper.
En bas, c'est un immense bofedale vert, qui tourne autour d'une grande lagune, elle aussi remplie de piafs de toutes couleurs, et autour des alpacas, des vigognes et même de loin des nandous, cette espèce de petite autruche.
C'est le même silence, la même immensité qu'à Sajama, le même dénuement au village, voire plus pauvre encore : chez Francisca, pas d'eau courante... mais qu'est-ce que la chambre dortoir est douillette, avec ses courtepointes et ses napperons tissés et tricotés main !
Pris en stop par un couple de chiliens, on arrive à Putre, quelques kilomètres plus bas. La route est extraordinaire, un altiplano sec en général mais rempli de vie autour des quelques cours d'eau ou lagunes, avec énormement de vigognes qui jouent dans les ichus. Une route à rouler à bicyclette, qui débouche en plein sur le Pacifique.
A Putre, beaucoup de militaires avec leurs affiches de recrutement, mais surtout une fête Aymara, qui rassemble par delà les frontières les aymaras du Chili, du Pérou, de Bolivie, pour partager gastronomie, danses, artisanat... sous l'oeil bienveillant de l'alcalde. Des groupes venant d'Arica se produisent aussi, et notamment un groupe théâtral où s'affrontent les riches, vêtus à l'espagnole à grands renforts d'éperons et de grands chapeaux, et les pauvres, qui font les idiots. Deux grand mères françaises assez charmantes sont dans l'assistance depuis la veille, toutes excitées par la fête et pas embêtées du tout de ne pas dormir jusque 4 h du matin. Le choc culturel est déjà tangible : la fête n'investit pas tout le village mais reste cantonnée tout en bas, autour d'un podium monté pour l'occasion, et les orchestres sont rares. C'est plus un spectacle pour les gens qui ont eu les moyens de se déplacer que la vie partagée en direct.
Au soir, le bus nous amène à l'air de la mer, après une traversée fantasamagorique de déserts hétérogènes, et une section habitée de cactus candélabres, magnifiques arbres qui de loin ressemblent à des feuillus, et qui poussent dans des endroits insensés, en haut d'une crête toute érodée, ou au milieu d'un oued asséché.
A Arica, on croise notre premier Mac-Do, qui clignote clair dans la nuit noire, et c'est aussi l'heure de notre première altercation avec la gent locale, un taxi qui nous réclame plus d'argent que prévu et menace d'appeler les carabineros.
Dans la nuit, une secousse assez brutale réveille J, qui réveille AJ mais trop tard, ça s'arrête vite.
Le port d'Arica, visité longuement le lendemain, est une vraie débauche de vie marine : lions de mer, pélicans, mouettes, goélands, hérons se battent pour la moindre écaille de poisson, et les vautours lorgnent sur les déchets. Un chien s'amuse à défier les lions de mer en aboyant, les pieds dans l'eau, mais un simple grognement des bébêtes le fait reculer. Un peu plus loin, une messe à la mémoire de récents naufragés est célébrée en plein air.
Un jet de bus à travers de sempiternels déserts, ponctué d'un contrôle de police interminable, nous amène à Iquique, ville étirée le long d'une côte désertique au relief chahuté. Née de l'exploitation du "salitre", un mélange naturel de nitrate de sodium et de nitrate de potassium qui servait à confectionner des explosifs, Iquique a survécu une première fois grâce à la pêche, et aujourd'hui, suite au déclin des ressources, elle est devenue une plaque tournante commerciale centrée sur un port de marchandises dynamique, et sur une immense zone franche. La ville peaufine son image pour attirer les estivants : de grandes plages de sable plantées de palmiers, des vagues à surf, des casinos, une rue piétonne branchée, beaucoup d'étudiants et d'enfants. Le vieux centre est charmant, des maisons géorgiennes en bois coloré et aux très hauts plafonds bordent les larges rues. Le choc culturel est ici définitif : un petit Nice sans le charme méditerranéen. Un soir, une série de concerts est organisée sur la grande place : on se croirait en été à Grenoble, avec en prime les parfums de la mer. Les groupes se succèdent, il y en a pour tous les goûts : ska, rock métissé, vieux crooner, jazz, pop latino, il manque juste les musiques traditionnelles ! Le groupe de rock vient de Concepción, et scande dans une de ses chansons que "la marijuana me pone muy feliz", devant pas mal d'élus car c'est une fête culturelle organisée par la ville. On est à 2000 lieues de la Bolivie ! Pourtant, lors d'un intermède discursif de l'attachée culturelle, un groupe de mineurs en grève essaie de prendre la tribune. Ils protestent contre l'entreprise qui les exploite tout en réalisant des profits scandaleux. Ils sont applaudis par une partie de la foule, puis évacués en douceur par les organisateurs du spectacle.
On profite des quelques avantages du retour à la vie de citadins à la mode européenne : les voitures cèdent le passage aux piétons, et on s'offre un baptême de parapente car Iquique est un spot majeur pour le vol libre ; on peut même voleter de nuit ! Le décollage d'AJ est un peu difficile car des rafales de vent balaient la piste d'envol ; avec Leo le moniteur, on ne fait pas le poids malgré 5 kg de lest. Une fois en l'air, tout devient calme et suave, les mouvements sont très doux et le paysage vu de 500 m de haut est transfiguré : même les gratte-ciel et les chalutiers donnent une touche savoureuse au spectacle, où se détache la ligne blanche de brisants et les longues plages sableuses en demi-lune. Le parapente va même taquiner assez haut un nuage, avant de descendre dans une série d'acrobaties digne du rangers des fêtes foraines. On atterrit en douceur sur la plage au milieu des bronzeurs, en rasant les palmiers.
Iquique possède aussi un petit port de pêche, avec ses parasites paresseux qui profitent du nettoyage du poisson. Mais les lions et les pélicans sont moins nombreux qu'à Arica.
Un matin, c'est la baignade dans le Pacifique, tout le contraire de l'image d'Epinal des tropiques : sable sombre, mer turbide et mousseuse, méduses, eau relativement fraîche (19 degrés), rouleaux courts et puissants. On n'ose guère s'éloigner du bord, ce Pacifique paraît encore plus retors que la mer d'Iroise... et puis nager en sachant les lions si proches et invisibles...
Les plages de sable sont entrecoupées de bancs rocheux assez bas où se reposent quantité d'oiseaux : mouettes, goélands (certains, petits, tout gris, nichent en plein milieu du désert d'Atacama), huitriers, becs-en-ciseaux, limicoles. En ville, le soir, des nuées de cormorans et de vautours envahissent les palmiers, les antennes, les pylones et les bâtiments les plus élevés. Certains nichent même sur les lampadaires.
A un étage plus bas, les vitrines croulent déjà sous les décos de Noël, la consommation fait rage, le rythme est fébrile, les gens hyper-stressés, et la zone franche est une énorme galerie marchande, un vrai labyrinthe sans ciel nanti de fast-food bondés, et tous les produits importés se vendent bien. Parfois, les commerçants et les tenanciers d'hôtels sont très désagréables ; on s'accroche avec plusieurs personnes pour des broutilles, et on nous menace immanquablement des carabineros... notre désinvolture bolivienne n'arrange rien. On se sent étrangers et malvenus, et en plus les prix commencent à être un peu hauts pour nous. Pourtant, il y a 5 ans, le Chili patagonien nous avait laissé une agréable impression...
A une nuit et une matinée de bus, on rejoint San Pedro de Atacama, non sans avoir été réveillés au milieu de la nuit par un ridicule contrôle de douane entre la première et la deuxième région, avec déchargement-rechargement de tous les bagages sans que personne n'y jette un oeil... L'ambiance des bus est très différente de celle à laquelle Pérou et Bolivie nous avaient habitués : finie l'atmosphère familiale, les rires, les discussions impromptues, les arrêts incompréhensibles, les enfants qui jouent dans le couloir... Les contrôles de police sont fréquents, et on sort sans arrêt ses papiers.
San Pedro est un vrai gringoland, le seul lieu vraiment touristique du Nord du Chili. Malgré l'affluence, le village est agréable et reposant, charmant avec son église blanche au toit d'adobe, ses ruelles poussiéreuses, ses petites maisons basses. Beaucoup d'étrangers ont fait souche ici, à louer des vélos, vendre la cuisine française, organiser des tours, monter des hébergements. La manne touristique est exploitée à fond : la plupart des sites sont chers, beaucoup sont si éloignés qu'il faut y aller en voiture, et le Licancabur se grimpe désormais obligatoirement avec un "guide" alors que l'ascension est facile ! On abandonne l'idée de monter au fameux volcan, et c'est à VTT qu'on part à la découverte du Salar d'Atacama et de la Vallée de la Luna pendant deux jours. Coup de chance, deux paires de petites sacoches nous permettent d'emporter provisions et duvets. La promenade dans le Salar est ardue, le soleil cinglant et lourd, la réverbération intense ; on brûle. L'air est curieusement salé. La piste nous fait gouter aux quatre délices du vélo itinérant : poussière, sable, tôle ondulée, vent. Heureusement, on tombe par hasard sur une lagune féérique et inquiétante à la fois, tellement salée que l'eau est dense, et semble précipiter quand on l'agite. Dans cet univers abrasif, où les herbes du rivage sont pétrifiées de blanc, quelques oiseaux, flamants et avocettes, passent tranquillement leurs journées. Un peu plus loin, la baignade dans les eaux fraîches et moins salées d'un Ojo est tellement agréable qu'on s'y replonge au retour. Comme l'Ojo del Inca de Potosi, celui-ci est parfaitement rond et insondable, et des légendes de disparition de touristes courent à son sujet. Le cul en compote, des ampoules aux pieds et aux mains, les réserves d'eau à sec, c'est avec bonheur qu'on rejoint la route asphaltée jusqu'au village de Toconao, atteint à la tombée de la nuit. Au cours d'un repas mitonné au réchaud sur la place, en écoutant chanter les soeurs péruviennes du couvent tout proche, un habitant nous propose de venir dormir chez lui. Contents de profiter d'un de nos rares contacts amicaux au Chili, on s'empresse d'accepter, d'autant qu'il est tard et qu'on ne sait pas où aller dormir. Il nous installe dans un réduit de bric et de broc de sa cour, il a même acheté une ampoule, et disposé des bâches plastique sur le sol. Là, J est très déçu, qui s'attendait à être somptueusement accueilli et fêté, et à dormir dans un lit à baldaquins. De fait, notre hôte ne nous présente pas au reste de la famile, qui semble moyennement réjouie de nous voir ici... Une fois matelas et duvets installés, on s'aperçoit qu'on ne pourra pas dormir car c'est vendredi soir, et un groupe de jeunes s'est installé dans le jardinet pour chanter à la guitare, boire des bières et rigoler très fort. Alors, comme on est un peu fatigués pour s'incruster, on plie bagages et on reprend la route, en s'excusant un peu maladroitement... Bivouac à la pleine lune, en plein désert, non loin de la route ; en arrière-plan, le volcan Lascar, à l'énorme cratère éventré, fume gentiment.
Après un petit déjeuner dans un étrange bois de vieux acacias en fleurs, peuplé d'abeilles, on regagne San Pedro dont c'est aujourd'hui la fête annuelle. On y assiste à un curieux spectacle de danses à l'allure tahitienne... C'est une troupe folklorique de l'Ile de Pâques ; les jeunes danseurs dégagent une extrême sensualité, se déhanchant tout nus sous leurs pagnes en plumes ! J se fait interpeller par un carabinero, car il boit une canette de bière en dégustant son pique-nique sur la voie publique...
Puis, on s'en retourne de l'autre côté du Salar, vers des ruines précolombiennes intégralement construites d'adobe, et recouvertes par les sables. L'indienne atacameña, qui gère l'entrée du site, nous raconte des histoires locales, dont les dangers de la baignade dans l'Ojo... La langue atacameña s'est perdue, les communautés locales s'organisent pour tirer profit et protéger les sites touristiques les plus visités. Mais les tempêtes de sable se déchaînent, nous empêchant de visiter le site. De front dans le vent violent, nous voilà partis un peu tard dans la vallée de la Lune, une route raide dans la Cordillère de Sel, qui permet d'embrasser un fabuleux mais glaçant paysage qui n'accueille pas une fleur, pas un animal, pas un oiseau. C'est effectivement lunaire, d'immenses dunes de sable blanc ou noir alternent avec des bancs rocheux striés, décapés, parfois nimbés de sel, délicatement colorés dans une dominante ocre. On court un peu pour rejoindre les points de vue avant la nuit, un peu désappointés d'être arrivés si tard. Du haut de la crête, le spectacle est vraiment spectaculairement lunaire ; des vallées vides et silencieuses, hyper-minérales, où se dressent parfois des monolithes ou des cônes en série. Tout est figé, comme pétrifié au lendemain d'une catastrophe, et des vents de sable nous cinglent la peau. Bivouac entre la cordillère de sel et le Salar, dans le recoin d'un oued à sec, en dérangeant un pigeon solitaire bizarrement venu lui aussi se réfugier là.
La route qui nous emmène en bus vers l'Argentine le lendemain s'approche du Licancabur, et laisse entrevoir les somptuosités du Sud-Lipez, qui à notre avis doivent de préférence se goûter, mais aussi se mériter, à vélo... L'objet d'une prochaine escapade ? De l'autre côté des Andes, après un voyage en bus une fois de plus spectaculaire, on plonge dans la "buena onda" argentine, en s'arrêtant à Jujuy. A peine arrivés, nous voilà embarqués dans un asado de folie jusque tôt le matin, avec une bande d'Argentins déchaînés, dont les jeunes gérants de l'hôtel, une Normande et deux Suisse-Allemands ...
Le Chili est déjà loin !
lundi 26 novembre 2007
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