lundi 5 novembre 2007

Marée basse

Jirira est posé comme par enchantement a 500 mètres du fameux Salar d'Uyuni, sous le volcan Tunupa, aujourd'hui paisible. Un village de poupées en adobe et ichu, avec une mignonne église a l'étrange façade un peu baroque. Entre les maisons et le salar, des champs sablonneux où les plants de quinoa commencent à pousser d'un beau vert tendre, puis des pâturages à lamas et à vigognes, à l'herbe si rase qu'on se demande ce qu'ils peuvent encore se mettre sous la dent.

Au petit matin, la mer de sel resplendit et reflète le soleil levant déjà sans pitié. De la chambre de l'hospedaje, on voit une piste y pénétrer comme dans rien. Une presqu'île aride d'amas volcaniques abrite une forêt de cactus candélabre aux fleurs citron exhubérantes. Entre le salar et la terre ferme, l'eau miroite par endroits et des familles de flamants - adultes rose bonbon et jeunes gris souris - s'ébattent, plutôt farouches. Doña Lupe nous héberge dans un hospedaje très familial, désert. Deux français coureurs, Matthieu et Ludo, nous y rejoignent assez vite ; sur la trace de Djamel Balhi, ils sont décidés à affronter le Salar (http://www.panandina.canalblog.com/, il y a même une photo de nous).

La cour est plantée de cactus, décorée de troncs de cactus dénudés, et la charpente plus que centenaire est en cactus aussi. C'est un bois très décoratif, trés fin, comme tressé, avec des vides à la place des épines. Aux quatre coins, des herbes aromatiques, citronnelle et fenouil, agrémentent cuisine et matés. Un puits profond de 12 mètres rejoint une eau douce qu'on puise à l'aide d'une longue lanière en pneu recyclé.

On a rencontré Doña Lupe dans le combi assez brinquebalant qui nous a menés au village. Aucune ligne régulière ne dessert Jirira depuis Salinas, terminus des bus d'Oruro ; la bonne aubaine que ce transport inespéré, au presque saut du bus ! Le chauffeur, sa femme et son petit garçon sont un peu pressés de faire monter les passagers car le véhicule n'a pas de lumières, et il est déjà 18h... On s'entasse avec trois grand-mères très enjouées, très gaies, et quatre boliviens en vacances. Le paysage est plaisant dans le crépuscule, le salar se laisse deviner, ainsi que la cîme du volcan qui paraît de ce côté assez infranchissable. Le véhicule embarque au bas mot 30 litres d'eau versés par bouteilles entières dans un radiateur en miettes et tout fumant ; au bout d'une heure, on refait le plein. Une portion de piste très sableuse est avalée de justesse, mais une légère cote nous arrête ; le plan A, c'est de déposer des cailloux à l'arrière des roues pour reprendre élan dessus pendant deux mètres, puis recommencer. Au bout d'un moment on cale et c'est le Plan B, tout le monde descend et pousse dans l'obscurité naissante. A deux km du village, la nuit est bien là, et après un petit écart dans le fossé, le chauffeur accepte l'aide de la frontale.

Le mari de Doña Lupe est un grand-père gâteau très en verve qui lance des vannes à tout propos (vous les français vous êtes grands mais faibles, alors que nous les boliviens, on est tous petits, tous moches mais costauds). Il nous indique la direction à suivre pour monter au volcan et pour traverser le salar... Ça n'a pas l'air de le choquer, quelques français fous ont déjà fait étape chez lui pour rejoindre Uyuni a pied.

En milieu d'après midi, alors que le ciel se couvre et que le tonnerre gronde au loin, on entame l'ascension vers le mirador a 4700 m, depuis lequel on embrasse l'étendue du salar, ou des îles disséminées pointent, noir sur blanc. De l'autre côté, les pentes du volcan sont très colorées, rouge vif, blanches, ocres. On campe là, au milieu des llaretas (mousse verte très dure qui enduit le sol), des ichus feu-follet (grandes touffes d'herbe piquante), des épineux et des queñuals (l'arbre le plus haut du monde). Après une nuit sombre et calme, au froid vif après un mois de jungle, on se lance a l'assaut du volcan dans des éboulis meubles et des rochers pourris. Une falaise crayeuse nous arrête à une antécime d'où la vue sur le salar est immense, comme une mer de nuages sages, infinie et immaculée, parsemée d'une myriade d'îlots qui paraissent flotter. Sur le versant du cratère, des éboulis colorés nous appellent pour une descente en surf. Le retour a Jirira sera plus laborieux, en suivant des coulées de basalte puis un canyon et en se perdant à travers un maquis sans chemin.

A la posada, une nuit de grand vent fait fuir le sommeil, rattrappée par une généreuse grasse matinée. Et vers 16h, c'est le départ pour la grande aventure, la traversée a pied du salar jusqu'à l'ile Inca Wasi, à 43 km. Nos sacs arrimés et une provision de 10 litres d'eau sur le dos (et encore presque 8 litres a l'arrivée), on prend pied assez rapidement sur la mer. Avec l'appel de la nuit, le paysage change à chaque seconde, les couleurs s'épaississent, les ombres s'allongent interminablement. Le vent souffle déjà et ne nous quittera que très tard. Le coucher de soleil s'étire et on hallucine d'être là, au beau milieu d'un monde surréaliste, sec comme un désert, vidé de toute vie, une autre planète. Sous nos pas, les écailles de sel sont comme une peau lactée de monstre marin, et les étoiles s'allument une à une, de plus en plus vite, jusqu'à ce que la voûte céleste nous noie d'astres miroitants.

Pour la navigation, on marche d'abord à vue en repérant "le milieu de la montagne, de l'autre côté" selon les conseils de Pepe. Puis on se recale sur une ligne droite a 190 degrés de Jirira (indication du GPS de Matthieu, prise juste avant de partir) et on suit le cap en choisissant une constellation... on répète la manip toutes les heures car le ciel tourne ! Le sol est parfaitement plat et dur, et nos pas s'enchaînent comme par réflexe. C'est une curieuse sensation, une sorte de transe, les jambes sont déconnectées du reste du corps. Il fait très sombre, mais on marche sans lumière pour mieux s'enivrer d'étoiles... jusqu'à ce qu'un peu sur notre droite une forme tapie dans l'ombre nous mette en garde : un trou de 50 cm de diamètre et d'un bon mètre de profondeur, rempli d'eau. On guette un moment le phoque qui viendrait y respirer. C'est un des fameux "ojos" du salar, parfait pour se casser une jambe ou éclater une roue. Alors on donne de temps en temps des coups de frontale pour parer le danger, et en découvrir trois autres scintillants sous nos lumières. A partir de 23h, notre objectif se rapprochant en théorie, un lever de lune serait le bienvenu pour affiner notre trajectoire. L'astre ne daignera hisser sa voile orangée que vers 1h du matin, nous laissant errer au gré de supposées Croix du Sud qui plongent l'une après l'autre sous l'horizon. Nos ombres ont réapparu mais l'île reste invisible ; vers 1h30, l'émerveillement se tasse sous le poids des sacs, et comme le vent tombe, on s'affale au milieu de ce rien tout salé pour bivouaquer au clair de lune. A l'abri des sacs a dos, l'ambiance est savoureuse, depuis le fond de nos duvets. On se sent vulnérables comme au creux d'une feuille posée sur le flot, mais le sommeil nous cueille rapidement.

On assiste au lent lever de soleil depuis nos sacs a dormir ; c'est joli, un peu rose, avec des cumulus un peu moins monstrueux que la veille. Ludo et Matthieu passent a proximité au moment où on se lève, mais personne ne voit personne, comme deux mondes parallèles... Au soleil du matin, l'île est bien visible, compacte et noire, parsemée de cactus, mais à quelle distance encore ? Il nous faudra presque deux heures pour l'atteindre, dans une chaleur qui monte, le vent nous ayant définitivement abandonnés. En approchant, les pistes et traces de véhicules sont plus nombreuses, les dessins de sel sont effacés, quelques jeeps sillonnent l'asphalte blanche.

L'île enfin ! Au dernier pas, on ne croit qu'à moitié avoir touché terre... Les deux coureurs sont assis devant les maisonnettes cosy-chicos d'Inca Wasi ; ils abandonnent la liaison vers Uyuni, le bide un peu en vrac. On attend donc le bus de midi en leur compagnie, attablés devant un copieux petit déjeuner. Tout à coup, une dizaine de jeeps se garent en ligne devant nous, et en sortent des gringos mal dégrossis armés de grosses caméras... Qu'est ce qu'on tourne ? La pseudo télé-réalité franchouillarde nous rattrape : Pékin Express...

On rigole pas mal en les voyant mic-maquer, et on se perche sur le toit du bus qui file - glagla - a 90 km/h sur le salar, jusqu'à Uyuni.