Dans les entrailles brûlantes du Cerro Rico, au-dessus de la petite ville coloniale de Potosi, les mineurs s'acharnent encore à extraire des métaux de cet hallucinant gruyère, même si le filon d'argent s'épuise. Bien qu'ils soient organisés en coopératives indépendantes, les conditions de travail demeurent impensables. Avec un salaire de 2.000 Bolivianos par mois, ils gagnent relativement bien leur courte vie. A titre d'exemple, un garçon de café gagne entre 600 et 1.000 Bol par mois... et on arrondit souvent les fins de mois en petits boulots parallèles : rares sont les heureux (?) salariés ! De plus en plus, le tourisme devient le nouveau filon, car la visite des mines est le must de Potosi.
On aime bien profiter des eaux chaudes naturelles quand il s'en trouve sur notre chemin, et justement à 20 km de Potosi, l'"oeil de l'Inca" fournit une eau thermale très appréciée des locaux. Ce dimanche, on se croirait à la kermesse : chacun vient en famille avec son véhicule, taxi, combi ou camion. On barbecute, on lave le linge et les voitures, on joue au foot, on se baigne. A la nuit tombante, tout le monde s'en va et nous voici seuls en compagnie du gardien Freddy, de sa femme et de ses quatre chiens. L'ojo del Inca est une petite mare qui fume et qui bout. Un peu plus haut, un étang appelle à la baignade, avec une eau à 25 degrés ; on y campe une nuit même si des mystères enveloppent le lieu : l'eau pourrait sortir la nuit et rendre dangereux le camping aux abords, ou bien des tourbillons de fin d'après midi auraient entraîné des disparitions suspectes... il paraît que sa profondeur atteint 4 km ! Le lendemain matin, J reste tranquillement sur le bord à barboter et à plonger, AJ nage, va siroter dans les bulles au centre, revient, pendant que la femme de Freddy apprend à nager à ses deux chiots... Pas d'événement suspect aujourd'hui !
D'autres échos de la terre nous parviennent à Sajama, dominé par son volcan éponyme. Le petit village d'adobe, à 4200 m d'altitude, essuie en permanence un vent cinglant au milieu de la puna sèche et des bofedales humides où paissent lamas et alpagas. Au soir, quand ces derniers se couchent au milieu des touffes d'ichus, leurs deux oreilles enrubannées de laine rouge, on croirait un champ d'oeufs de Pâques. Tout autour, des volcans souvent enneigés percent l'immense plaine, comme les jumeaux qui marquent la frontière chilienne : le Pomerape et le Parinacota, à plus de 6000 m d'altitude. Des phénomènes volcaniques chatouillent ici la surface de la terre. Au bout d'un chemin sablonneux de 8 km, la végétation laisse place à un champ nu et blanchâtre, qui fume. Un peu partout, de profonds trous d'eau bouillonnent, certains transluscides, d'autres boueux. En fonction de la température, qui à bout de doigts s'échelonne entre 25 et plus de 80 degrés, les parois sont minérales, souvent roses et violettes, ou bien des algues vertes, ocres ou oranges se développent et une croûte blanche ceint le pourtour. Telles deux petits geysers, deux marmites en surchauffe éclaboussent et alimentent le rio qui traverse opportunément le secteur. La baignade dans les flots d'eaux mélangées donne un délicieux jacuzzi naturel à température variable, duquel on s'extirpe à grand peine dans le vent et le froid du couchant.
En visite chez la Señora qui détient les clefs de la pitorresque église, blanche et lumineuse, le sol se met à onduler comme un train de vagues pendant plus d'une minute... Vite, sortir de la tienda, et on est comme sur la mer. Pas de dégâts ici, mais on est un peu inquiets pour le Chili.
On tente l'ascension du Sajama, sans doute le plus haut sommet de Bolivie à plus de 6500 mètres, mais bêtement, en deux jours. Le chemin part du village et traverse des bosquets de queñuales plantés dans le sable, où se promènent des vigognes qui gémissent à notre approche. Un peu plus haut, vers l'idyllique campo base (à 4600 m), des monceaux vert vif de llareta contrastent avec le flanc sud du volcan, aux teintes pastels, déchirées, verticales. Au-delà, l'univers se minéralise et on plante la tente au campo medio (5250 m), au creux d'un abri qui nous protège du vent violent. Au loin vers l'est, les nuages s'amassent sur la cordillère royale, minuscule chapelet de montagnes vue d'ici. A 2h30 du matin, la tente affalée, on avale difficilement trois galettes et on s'engage dans un pierrier infâme. On se trompe d'ascenceur pour atteindre le campo alto (5700 m) : une flèche bleue nous invite à nous engager dans le premier couloir, la montée d'hiver, praticable enneigée, mais qui s'avère sèche, raide, glissante et très exposée. Un peu exténués, on commet l'erreur de continuer alors que l'aube qui point nous éclaire l'itinéraire. On s'attend à toucher enfin la neige, mais les éboulis meubles persistent jusqu'à plus de 6000 m. Un petit ressaut amusant, flanqué de pénitents, marque l'entrée sur le glacier. Au-delà, la progression dans l'espace des 6000 est ardue, essoufflante, frigorifiante. Le spectacle de l'aube qui se lève sur ce sommet tout isolé doit être radieux, mais le plaisir est absent, et on n'en profite pas. Les pénitents qu'on était si heureux de découvrir nous arrêtent à 250 m du sommet : des milliers de marches de glace pure qui s'enchaînent, de toutes les tailles, et il faut trouver son chemin pour s'élever péniblement, comme à travers un labyrinthe, en dénichant l'itinéraire le moins fatigant. Mais on n'en voit pas le bout, et on ne se sent vraiment pas dans notre assiette. Une marche un peu plus haute que les autres nous arrête et on fait douloureusement demi-tour.
Mais quoi de plus normal qu'un but au Sajama, qui accueille périodiquement des matchs de foot à son sommet ! Provocation toute bolivienne vis-à-vis de la FIFA, qui s'oppose aux matchs internationaux d'altitude, évinçant ainsi La Paz...