En route pour la Patagonie !
Une bagatelle de six heures de bus pour atteindre la tropicale Tucuman où on ne fait pas escale, dix autres heures pour Cordoba, la deuxième ville du pays, qui nous accueille trois jours durant entre deux fêtes, et pour panacher 25 heures non stop mais confortables pour rejoindre notre première étape patagonienne : Junin de los Andes.
Cordoba a un air de Madrid en plein été : assez déserte, les musées et autres curiosités parfois fermés jusqu'à janvier, un soleil pressant qui nous fait raser les murs, un coin ancien avec des bâtiments coloniaux, un coin moderne avec son quartier branché récent. On y dort dans des residenciales du quartier de la gare, le moins cher ; ce sont de vieilles demeures un peu désuettes avec lavabos et bidets en porcelaine années trente. Les préservatifs y sont en vente à l'unité...
Difficile de visiter certains musées, l'ancien couvent et la crypte, fermés pour vacances d'été ou fermés le week-end. L'antique demeure d'un négociant, le Marquis de Sobremontes, nous enchante : mille patios et mille recoins, une architecture très sobre avec de hauts plafonds, des murs épais ; des fenêtres et des volets en bois gardent au frais toute une collection de meubles, de porcelaines, d'armes, d'objets religieux, d'instruments de musique de l'époque. De l'autre côté de la grande cour, qui abritait autrefois un verger, la moins enchanteresse baraque des esclaves, toute riquiqui. L'église de la Compagnie de Jésus est exceptionnellement belle ; c'est la plus ancienne église d'Argentine, bâtie au début du XVIIème siècle. Sa façade est curieusement nantie de mille petites niches dans un mur de pierres très simple. Et l'intérieur resplendit de bois peint, doré et sculpté. De fait, Cordoba porte encore une marque traditionaliste, qui la distingue de sa rivale réputée plus ouverte et exubérante, Buenos Aires. La Place de Cordoba reste animée malgré la basse saison ; s'y promènent des touristes argentins avec leurs enfants, qui nourrissent les pigeons au maïs. De grands arbres, surtout des conifères, dispensent l'ombre indispensable, une famille en costume danse une sorte de flamenco, deux Français petit-déjeunent, et les contemplatifs, les amoureux, prennent d'assaut les bancs crottés.
L'Office du Tourisme organise des visites guidées thématiques ; on découvre ainsi le quartier moderne de Cordoba, Pueblo Nuevo, où les immeubles de briques très nets s'enfoncent dans le ciel, et où le lacis des ruelles est plus compliqué que le quadrillage sans surprise du quartier ancien. Les arbres avaleurs de promeneurs ombragent les rues, petite touche exotique. Non loin, un canal le long duquel on se promène comme au canal Saint-Martin rejoint une feria artisanale un peu bohème, qui regorge d'idées et de créativité : bijoux, objets en bois, vannerie rustique, vêtements, marionnettes-animaux en mousse synthétique, matés et ceintures de cuir... Le Paseo del Buen Pastor, une prison pour femmes dans les années 1850, a été réhabilitée en Plaza branchée, avec un feu d'artifice de jets d'eau toutes les heures, assez impressionnant, excepté l'ambiance sonore, musique conventionnelle de spectacle. Non loin, une curieuse église néogothique, construite vers 1930, est truffée de statues et de flèches.
Un soir, c'est cinéma en plein air dans un jardin public d'un quartier résidentiel. Un grand écran gonflable, un projecteur, un vendeur de pop-corn et un public clairsemé en chaises de camping ou allongés sur l'herbe. Le film, "Valentin", est argentin, mis en scène par Alejandro Agresti : c'est l'histoire d'un petit garçon très mature, racontée de son point de vue et avec sa voix. Délaissé par ses parents, il s'en cherche de nouveaux à la mort de sa grand mère avec qui il vivait. Il se sélectionne un père adoptif, une mère adoptive, organise une rencontre, et ça marche ! Assez drôle, touchant, et heureusement sous titré en espagnol ; il ferait sûrement une bonne carrière dans les ciné-club de l'hexagone.
Le 30 décembre vers 21 heures, un bus semi-cama nous emporte vers le Sud. Il arrive à Junin in extremis le lendemain à 22 heures un peu en retard, et nous laisse légèrement hébétés dans ce village horriblement désert. Les quatre hébergements sont complets, mais Aldo et Marita nous invitent à installer la tente dans le jardin de leur auberge ; dernière sardine plantée à 23h59... Feu d'artifice, et on trinque à la nouvelle année avec la joyeuse bande qui a élu domicile ici ce soir : plusieurs Argentins en vacances, de Cordoba et de Buenos-Aires, un Allemand qui travaille comme jardinier à Cordoba pour son service militaire, et deux Espagnols en voyage pour en voir le plus possible sur tous les continents. Moyenne d'âge 25-30 ans. Nous voilà initiés au Fernet-Coca, très populaire à Cordoba, bu à la bombilla dans un demi melon, et plongés dans notre première conversation politique, qui tourne au monologue. Notre interlocuteur nous décrit "una situación de mierda", où les travailleurs ont peu de droits : 15 jours de vacances, 6 jours sur 7 au boulot, un salaire mensuel de 3.000 Pesos (soit 650 €, mais la vie n'est pas loin de deux fois moins cher que chez nous) pour décharger les bateaux sur le port de Buenos-Aires. Les syndicats, les médias et le gouvernement ont l'air de bien s'entendre pour endormir ou réprimer les mouvements d'opposition, par ailleurs très divisés. Mais même pour ce jeune opposant un poil révolutionnaire, le bien-fondé de la souveraineté argentine sur les Îles Malouines est incontestable... L'après-midi du premier janvier, belle baignade au saut du lit dans la rivière limpide et pressée qui borde Junin.
Deux jours plus tard, changement d'ambiance depuis le cratère rempli de neige du Volcan Lanin, qui frise les 3.800 mètres d'altitude. Tout autour, 1.500 mètres plus bas, s'étend une plaine de petites montagnes aux pointes à peine enneigées, parsemée d'une myriade de lacs et percée de chapeaux pointus bien reconnaissables : à un coup d'ailes, le volcan Villarica autour duquel on avait cheminé sept jours il y a cinq ans, dont la fumée blanche et suffoquante s'est estompée ; au nord, le Llaima, noir sur blanc, depuis trois jours crache par à-coups ses humeurs sombres qui ensuite se diluent joliment dans le ciel ; au sud, l'Osorno et son cône parfait, immaculé, flanqué non loin d'un gros massif glaciaire, le Tronador. Avec un peu d'imagination, la côte du Pacifique se distingue, pastel sombre sur pastel clair. L'ascension depuis le camp de base, où les condors font les poubelles, est vertigineuse, très aérienne, on croirait voler et pouvoir atterrir instantanément dans les eaux du lac Tromen, que l'on surplombe comme d'un plongeoir haut de mille mètres. Depuis une petite forêt de lengua, on traverse des zones dépourvues d'arbres, anciennes coulées de lave, couloirs d'avalanches ou cônes de déjection. Très vite, le basalte aux facettes anthracite tranchées et luisantes s'affirme ; le chemin roule dans les scories et les pierres-ponce jusqu'au dessus du refuge où enfin les névés bien ondulés nous affermissent le pas. Une petite arête raide nous mène au chapeau glacé du sommet, entouré de crevasses. De l'autre côté, en bas de la face sud plus téméraire à grimper, un autre lac s'étend : l'immense Huechulafquen.
On se promène les jours suivants le long de sa rive arborée et paradisiaque. Les arbres nous y jaugent de très haut, parfois près de cinquante mètres, et forment une forêt vierge mixte, aux allures déconcertantes. De loin, un feuillu aux feuilles microscopiques fait penser à un conifère ; certains araucarias - l'arbre roi de la région - prennent des allures de palmiers, avec un tronc strictement droit qui porte un bouquet de feuilles rigides et piquantes, et de haut en bas des filaments de lichens jaune fluorescent. De temps en temps, un couple ou un trio de gros pics de Magellan, clownesques avec leur huppe retroussée et la tête rouge du mâle, tapent furieusement sur un gros tronc et nous invectivent. Des quilas, une sorte de bambou, envahissent les sous-bois, souvent morts en masse ; leurs tiges très dures sont étalées par paquets comme des jeux de mikado géants. En fait, cette plante fleurit une seule fois, puis trépasse ; les graines attendent le moment opportun pour reprendre possession des lieux, par exemple après un incendie que les tiges sèches auront elles-mêmes alimenté. De belles baies rose-mauve en forme de minuscule pommes ont un goût douceâtre de pastèque, et sont bien plus faciles à cueillir que les myrtilles. Dans les quelques prairies qui hébergent quelques vaches, lapins et églantiers en fleurs s'égaient sous les araucarias géants, qui solitaires ont une physionomie très différente. Le tronc s'épaissit au lieu de s'allonger, et les branches rayonnent jusqu'à terre. De gros ibis fauve nous survolent régulièrement ou pâturent à proximité. On dort deux nuits dans cet univers de conte de fées, à peu près seuls avec le volcan qui se regarde dans le lac.
Depuis le premier janvier, le temps est stupéfiant : splendide, pas un nuage, pas un coup de vent; mais depuis le 8 et l'arrivée à Bariloche, 200 km plus au sud, fini le bikini et les baignades dans les rios et lacs à truites... On sort les gros bonnets pour affronter la douche et le vent.