lundi 24 mars 2008

La montagne qui était plus jeune que nous

Elle fumerole encore gentiment sur les bords du petit cratère Navidad né un jour de Noël, il y a un peu plus de 20 ans. Il a poussé gris-noir au pied de son grand frère rose-grenat, bien plus âgé et bien plus haut, le volcan Lonquimay. Un immense fleuve de lave figée en coule et comble une immense vallée. Son front a par endroits obstrué le lit du rio Colco : des lagunes vertes et complètement limpides mais angoissantes, où surnagent les troncs morts des arbres piégés par les eaux, sont coincées entre le front de lave et la piste. Ailleurs, ce sont des immensités de cendres, de sable noir, de scories, de blocs de basalte où le pied ne tient pas. Souvent, le sol s’affaisse sous nos pas - un terrier de tuco-tuco ou de lapin, trop fragile dans ce sol aéré.

Le tour du cône est l’occasion d’une marche de sept jours, pour goûter chaque pas de cette dernière escapade sauvage de fin d’été. De splendides forêts jalonnent l’itinéraire ; les araucarias surtout, parfois millénaires, sont magnifiques, encore plus beaux que ceux dont on se souvenait depuis le Lanin, avec leurs troncs-puzzles décorés de lichens, leurs têtes burlesques qui dépassent de la forêt, et ils ont fait mûrir leurs fruits ! De temps en temps, les arbres nourrisseurs jettent des graines, les piños de Pewen, comme des pignons de pin géants, au goût plus doux, très savoureux grillés et très appréciés des perroquets aussi. De beaux cadeaux des arbres, comme des châtaignes pointues, dégustés en marchant, ou à l’apéro, ou avec les pâtes du soir.

L’avant-dernier jour, au bout d’une équipée éreintante à travers le sol mouvant, dans un vent cinglant, on découvre le cratère coloré du Lonquimay, aux parois fines et hautes, rempli de neige, vers 2700 m. Tout près, son pseudo jumeau, le volcan Tahualpa, beaucoup plus glaciaire et sauvage (il y a trois télésièges plantés en bas du Lonquimay, dérisoires mais très laids) au pied duquel on a campé les premiers jours du trek ; un peu plus loin, le fameux Llaima, redevenu tout sage depuis ses éruptions de janvier, et le Villarica couronné noir sur fond blanc en arrière dans la brume. Pour la dernière fois, des condors nous survolent, surtout un jeune très curieux, au point qu’on le soupçonne de vouloir s’emparer du sac à dos de J, abandonné un peu en contrebas.

Des pics de Magellan couinent, car ici aussi les lengas s’ocrent en prévision de l’automne. De petits groupes de perroquets passent en criaillant, souvent haut dans le ciel qu’ils griffent de leur vol nerveux. Des chouettes et des chauve-souris viennent inspecter notre camp à la tombée de la nuit, et les clairs de pleine lune sont cacophoniques d’animaux inconnus. Il fait bon, parfois même un peu trop chaud, c’est le bonheur parmi nos volcans.

Les sacs s’allègent au fil des jours, mais on se charge de gros paquets de nostalgie. On sent bien que les quelques pas qui nous séparent de Malacahuelo, où passe la route, sont les derniers vraiment libres. Après, tout s’enchaînera un peu trop mécaniquement, et surtout trop vite. Dernière rencontre impromptue de campagne en attendant le bus : un chauffeur-livreur nous embarque dans son camion jusqu’à Curacautin, juste pour le plaisir de discuter, et nous offre à l’arrivée quelques paquets de galettes, qui font partie de son chargement. Pris en stop sans même demander, nourris à l’arrivée… on mesure les progrès réalisés depuis la journée loose de Molinos où le destin nous avait laissé sécher six heures dans le désert en attendant un suisse allemand medio borracho qui nous avait embarqué dans le sens contraire !

vendredi 7 mars 2008

Au large

Respirez à grandes goulées, vous êtes à Chiloe ! Une île comme une demi-Bretagne, à quelques encablures de la côte mais à mille lieues de l'esprit fìévreux du continent tel qu'il nous a marqués jusqu'ici. La vie chilote est plus tranquille, plus souriante, plus généreuse, la mer tout autour élargit les perspectives sûrement.

Et la prime histoire coloniale ici est un peu différente du reste du Chili. L'île a été isolée longtemps de la métropole quand les Mapuche résistaient fort, si bien que colons et indigènes se sont fortement mélangés.

Les églises en bois participent à l'unité de Chiloe ; construites et reconstruites au fil des incendies et des terremotos, il y a cent ans et plus, elles portent un charme particulier. Assez sobres en général, elles se distinguent les unes des autres par des détails : une frise sur le frontispice, la présence de colonnes dans l'entrée extérieure, les couleurs à l'intérieur, les statues souvent naïves. L'ambiance tout en bois les rend chaleureuses et douillettes, comme un chalet d'alpage.

Mais Chiloe a deux visages. Son front Pacifique bat et rebat la côte, une houle furieuse et incessante qui ressemble à celle du Nord : pas question de s'y baigner, d'ailleurs le vent est fort aussi, qui rend le fond de l'air un peu frais.

Une promenade de trois jours au départ du petit village de pêcheurs de Cucao nous entraîne sur une plage déserte, isolée et extrêmement sauvage, nichée au creux d'une forêt luxuriante et humide, aux accents amazoniens. Le dernier tronçon de trois heures de marche n'est plus entretenu et commence à s'ensevelir sous les troncs des arbres tombés, les entrelacs des quilas, la boue. Les ponts et passerelles sont en piteux état, complètement avalés par la forêt et décorés de lichens. Peu de monde s'aventure pour camper jusqu'ici, c'est pourquoi la plage nous appartient pour deux nuits, solitaires au bout d'un monde. La plage s'atteint en traversant l'embouchure d'un rio à marée basse ; à marée haute, on est prisonniers ou, au contraire, encore plus libres.


On joue les Robinsons, excités comme les enfants qui partent en expédition dans le grenier de leurs grands-parents. Les trésors jonchent la plage, bois flottés, coquillages et galets, algues, empreintes de loutres.

Des dauphins ont élu domicile dans la baie pour au moins deux jours comme nous. Ce sont des toninas, blancs dessous, noirs dessus. A la fin de leur jourmée de pêche, ils se laissent aller comme des fous joyeux, à surfer les rouleaux puis à les remonter en s'envoyant en l'air, à l'endroit, à l'envers, des bonds de plusieurs mètres, toujours à plusieurs.


Côté terre, les zozios sont encore ici très curieux ; à l'arrêt, ils fondent sur nous et nous observent un moment avant de repartir, lassés de notre apparente apathie. Le pudu est venu brouter pas loin de la tente un matin. Cerf minuscule, haut comme un grand chien et roux foncé, il a détalé furtivement à notre approche, adapté pour cheminer dans les sous-bois denses de la forêt d'ici.

Une après-midi, un lion de mer sort des flots pour se reposer sur la grève. Effleuré par une vague, il se hisse un peu plus haut et tour à tour se couche ou s'appuie sur ses nageoires, la tête au ciel, postures courantes pour l'animal. Mais une paire d'heures plus tard, des vautours s'approchent ... Etonnés de ne pas le voir réagir, on s'approche aussi, sans beaucoup d'espoir quand les affreux oiseaux de mort se posent sur son corps. Il vient bel et bien de mourir sous nos yeux. La tête renversée, les yeux et la gueule grand ouverts, maigre, abandonné, presque humain. Tristesse, même les dauphins jouent moins cet après-midi là.

Un peu au nord, près du port d'Ancud, la jolie baie de Puñihuil abrite une colonie de manchots. Magellans et Humboldt y nichent de concert. Joie de revenir ici après cinq ans, et que ce soit toujours aussi charmant. Canards-vapeurs qui ne savent plus voler, aux moignons d'ailes comme les manchots, oies en couple - grande blanche femelle, petite noire mâle -, huîtriers tout noirs, goélands et vautours, loutres qui font la planche pour mieux déguster le poisson fraîchement pêché, tout le monde a l'air de glander à marée haute. Un matin (décidément !), un manchot faiblard vient s'allonger sur la grève de galets où on a planté la tente pour une nuit. On le ramène à la cabane de la fondation Ottway, installée sur la plage faisant face aux colonies, à une demi-heure de marche. Il a l'air vieux avec son bec tout élimé et ne se débat pas quand on l'attrape. L'Allemand polyglotte volontaire à Puñihuil le temps d'un été le nourrit de poissons découpés, mais il a quelque chose de bizarre à la gorge. Plus tard, un jeune manchot sort de la mer et se dandine jusqu'à la cabane. Soigné et nourri ici pendant une semaine il y a quelque temps, il revient chercher sa pitance à la même heure tous les jours, pas complexé de son manque d'autonomie. D'ici 15 jours ou un mois, il devrait avoir appris, on espère.

L'autre visage de Chiloe est bien plus calme, plus serein, un golfe tranquille parsemé de petites îles à bocages, avec en toile de fond la magnifique cordillère qui s'étend sur quasiment 500 km depuis l'Osorno jusqu'à un énorme champ de glace immaculé au sud, qui semble perché sur les eaux. Castro est la "capitale" de Chiloe, ville-port nichée au fond d'un estuaire, reconnaissable à sa splendide cathédrale en bois, jaune pâle et bleu pastel, et à ses palafitos, maisons sur pilotis qui naviguent presque à marée haute. Chaque île de l'archipel possède une église en bois, et les plages regorgent d'innombrables coquillages, palourdes, pétoncles percés en haut du chapeau et burlesques pico-rojos.


Mais Chiloe, c'est aussi la surpêche, l'aquaculture sans limites. Les locos, de rares coquillages, sont ramassés en plongeant côté Pacifique, souvent illégalement ; les élevages de saumon et de moules pullulent outrageusement côté continent... fragile équilibre environnemental et social. Et la sécheresse sévit ici comme dans le reste de la Patagonie ; les incendies ravagent l'intérieur.


On resterait bien encore un peu, d'autant qu'on rencontre des gens charmants et intéressants, venus y faire du volontariat. Torsten à Puñihuil, qui après sept semaines sur place commence à maîtriser les environs, espère convaincre les locaux de travailler ensemble pour assurer la prospérité des manchots en même temps que la leur. Damian à Castro, qui s'emploie depuis un an à faire émerger des projets locaux liés au tourisme, sous les auspices du CG29 (!). Mais la fin de la route approche pour nous et, comme les oiseaux migrateurs, il est temps de remonter au Nord et dans nos montagnes.

dimanche 17 février 2008

Des châteaux en Patagonie

Assis au bord de la route à la sortie de Puerto Ibañez, l'esprit de la Patagonie s'offre à nous. C'est la Patagonie de sous-le-vent, quand les épais nuages du Pacifique se sont déchargés de leurs eaux sur les sommets glacés le long de la côte. Ils défilent au-dessus de nos têtes en se dispersant dans le ciel bleu, adoptent des formes étranges, extravagantes, de rouleaux ou de soucoupes volantes. Le vent crie, rugit et chante dans les peupliers arrimés là pour tenter d'adoucir la tempête, de bloquer le sable, de protéger les maisons. C'est un avant-poste chilien aux confins d'un immense lac aux eaux laiteuses comme celles qui tombent d'un glacier, un peu à l'abandon, un peu las de vivre. Les toits rouillent, les vitres se fendent, malgré les efforts de-ci de-là pour planter des arbustes ou rénover une avenue. Sec l'été, glacé l'hiver. Le bord du lac est une friche un peu sale, des canards vapeur et pilet s'en accommodent très bien. Les cris métalliques des ibis fauves, oiseau croisé le plus fréquemment en ville avec le vanneau huppé depuis notre entrée en Patagonie, participent à l'atmosphère hitchcockienne.


La descente vers le sud s'arrête pour nous ici, au bout de six jours de marche autour des puissants Cerros Castillos. Le rio Ibañez s'accapare toute la vallée devant le petit village de Villa Cerro Castillo, où débute la ballade. Ses eaux gris-lait coulent d'un volcan, nous dit-on. La Careterra Austral dévide ici ses touristes par paquets, à moto, en vélo, en 4X4 ou en bus ; plus loin, c'est Cochrane puis tout au bout Villa O'Higgins.


L'itinéraire traverse une large plaine alluviale, où les couleurs de l'automne commencent à pointer, à moins que les jaunissements ne soient dus à la sécheresse du mois dernier. Un groupe d'une trentaine d'oies a envahi le pâturage des vaches, et tiennent conciliabule. Très en avant dans la campagne, des fermes de tôle et de bois sont nichées dans leur barrière de peupliers. Puis le lenga envahit les pentes, en forêt claire et sans sous bois, avec toujours sa chevelure de lichens secs et jaunes fluorescents qui pendent loin. Plus haut, la guerre avec le vent rend les lengas nains, les troncs épousent les pentes, on croit les voir ployer sous la neige comme en hiver. Quand l'arbre abdique, ce sont le caillou, la moraine, le névé et très vite le glacier qui prennent place.



Le pic de magellan et le rayadito, le houet-houet et le troglodyte, habituels hôtes de la forêt de lengas, et tous déjà rencontrés bien plus au Nord, sont encore là à dévorer les insectes, pas du tout intimidés, souvent très curieux de nous. Et le huemul !!! Chassé par la chaleur de janvier, il s'est aventuré plus haut qu'à l'accoutumée, et c'est à la frange de la forêt qu'on en découvrira trois, parfaitement immobiles, à nous fixer de loin, altiers et défiants.



Le paysage est inlassablement fascinant, avec des perturbations et des nuages, du brouillard et du soleil, le ciel bleu puis le vent, en quelques secondes, tout change. Les alentours proches sont constellés de volumineuses masses de granite poli garnies de lacs aux teintes plus ou moins foncées, du lapis-lazuli au vert émeraude. A l'horizon, des sommets évanescents, plus durs, plus déchiquetés, chargés de neige et de glace. De l'autre côté, les glaciers des Cerros Castillos et de leurs compères, sont à fleur de peau tout au long de la marche. Des cascades en bruine ou en rafales chutent de partout, parfois un sérac se brise en mille éclats. L'ambiance vers 2000 m nous transporte encore une fois aux cimes des Écrins, mais des Écrins démultipliés, en ribambelles. Les pointes des châteaux sont bien affûtées, des figures effilées découpées dans la pierre sont les sentinelles du chemin de ronde. Le dernier jour, une bonne pluie cinglante nous oblige à faire étape dans une clairière ; en deux heures, elle nous trempe jusqu'à l'os et les flaques se multiplient car la terre infortunément ne s'imbibe pas. Ouf ! le lendemain, un rayon de soleil fugace nous sèche. Plusieurs groupes de randonneurs qui font le trek dans l'autre sens ont décidé de rebrousser chemin, dégoûtés par le rinçage d'hier ; un Israélien un peu blasé nous dépasse pieds nus en courant, pour calmer ses nerfs sans doute : il vient de se tremper une fois de plus dans le rio en traversant le gué. Arrivés sur la Careterra Austral, un Argentin sybillin au volant d'une 4X4 limousine nous amène à Puerto Ibañez, que J voulait voir avant de rentrer. Le lendemain, un couple de Néerlandais en camping car blindé, équipé pour dix ans de baroude dans le désert, nous libère de ce bout du monde un peu glauque et nous ramène à Coyhaique. On quitte avec soulagement Puerto Ibañez, petit port-frontière perdu dans la pampa. La Patagonie est ici trop âpre et le village désolé ; la tristesse nous y envahit à mesure que passent les heures. Quel contraste avec la Patagonie maritime et pluvieuse pas si éloignée au nord, exhubérante de milliers d'espèces de mousses, de fougères et d'arbres !



Après les réjouissances argentines de El Bolson, on opte pour un retour au Chili par Futaleufu, un petit village de campagne hyper touristique, dédié à l'aquatique occupation du rafting. Y processionnent beaucoup d'Etats-Uniens, et on est en plein sur le fameux itinéraire initiatique Jérusalem-Jérusalem. Pas notre tasse de maté tout ça, à part une après-midi de farniente-baignade au bord d'un rio remuant. Une grande veine de courant en boucle nous entraîne dans le flot sans efforts, et nous ramène à notre point de départ. Un trio de mémés fofolles nous héberge ; elles boivent de la bière à longueur d'après-midi, avant d'aller danser à la fête-rodéo toute la nuit.


Puis, les retrouvailles avec la mer, le Pacifique, qui vient se perdre dans une baie ample entourée de montagnes à Chaiten. On se sent bien dans ce port tranquille, à l'ambiance insulaire, battu par un vent marin et rafraîchi par une légère brume. Curieusement, le sel dans l'air fait un peu défaut, sans doute à cause des formidables masses d'eau douce qui se déversent dans l'océan. Mais pour l'heure, il fait un temps exceptionnel, ce qui est même un peu décevant dans un endroit pareil. Il est censé pleuvoir 366 jours par an : "si hay sol, disfrute ; si hay lluvia, encontraran la verdadera Patagonia". La sécheresse n'est pas non plus du goût des agriculteurs, qui souffrent beaucoup au campo, ni de celui de la forêt qui se consume un peu partout. On se croirait revenus entre Rurre et Trinidad, en pleine Amazonie fumante. Autour de Coyhaique, les pentes sont jonchées d'immenses troncs blancs, qui gisent comme des allumettes tombées.



On passe deux jours à Chaiten à se promener dans la forêt presque vierge du parque Pumalin. Les alerces sont ici légion, ce qui les dépouille un peu de leur mystère. Un vénérable spécimen de 3000 ans se prélasse au milieu d'un bosquet humide ; le diamètre du tronc est en conséquence, mais le feuillage reste chétif. La chaleur fâne un peu les "algues", les mousses qui donnent une fourrure au tronc, de la cîme aux racines. Le sous-bois est impénétrable : des bambous, toutes sortes de fougères, parfois très hautes qui ressemblent à nos fougères aigle, ou aux feuilles-parasol géantes et râpeuses ou en bouquet sur une sorte de pied cylindrique, et puis les lilliputiennes dans l'humus des troncs pourris, et partout des petites fleurs-lianes épiphytes. Une New-Yorkaise énergique de notre âge, déjà croisée à Futaleufu, très mondaine "à la campagne", marche avec un Israélien solitaire ou presque, pour une fois. On se baigne tous dans une petite lagune fondue entre falaises et forêt. En chemin, un tapaculo chucao vient nous voir, il s'approche à portée de main en ne cessant pas de sautiller sur le sol et dans les branches basses. On ne se lasse pas d'observer ses postures rigolotes et la beauté de sa parure rousse aux reflets bleus, avec son col blanc tacheté de noir, et son sourcil marqué. Retour à Chaiten en stop, difficilement ; la dernière famille chilienne qui nous ramasse nous apprend tout des dernières frasques "sentimentales" de Sarkozy... on débarque un peu.



Pour la petite histoire, le parc Pumalin est un parc privé, créé par un certain Tomkins, bien vu à Chaiten, où il paraît qu'il se promène en pantalon de laine une manta sur les épaules... Milliardaire propriétaire de lignes de vêtements bobos au sport et à la ville, il se rachète des châteaux "nature" un peu partout dans le monde. Sa propriété en Patagonie n'est pas mal du tout, même s'il n'a sans doute pas eu le temps d'en faire le tour. Elle s'étend du Pacifique à la frontière argentine, un peu pluvieux peut-être...

vendredi 8 février 2008

Canicule bohème post-hippie

Festival du lupin à El Bolson ; feria artesanal trois fois par semaine. La vie est concentrée autour de la pièce d'eau : des familles, des ados en bandes, des jeunes couples, des touristes étrangers, dont deux assez drôles, leurs chopes en plastique knorr à la main, piquent-niquent ou font la sieste, jouent de la guitare ou de l'harmonica, participent gaiement aux spectacles de rue, naviguent en pédalo, vendent des bracelets tissés, confectionnent des bijoux avec du métal ou des pierres semi-précieuses. Des groupes de rock country, de musique folklorique ou de flûte de Pan se succèdent sur le gazon arrosé tous les soirs. La feria est le paradis de la grosse laine de mouton tricotée - assez incongrue car la température dépasse joyeusement les 30 degrés, du jus de framboise, de la bière artisanale, des fringues légères et colorées de l'été, jupes patchwork, pantalons afghans, de bibelots divers comme d'affreuses horloges en bois ; il y a un stand tenu par une harpiste qui vend de la musique zen, un stand de musique médiévale "Languedoc", des livres sur la Patagonie, faune, flore et Indiens disparus ou Mapuche, un clown échange des caramels contre des abrazos ; les papilles affamées trouvent aussi leur bonheur odorant, tourtes aux légumes, empanadas al horno, tartes aux fruits, frites, confitures artisanales au sureau ou à la rosa mosqueta (cynorrhodon ou gratte-cul chez nous).

Nora Luca investit le milieu d'une allée, trois jeunes porteños magnifiques, qui jouent de la musique ... des balkans ! Une basse, un gros accordéon, une guitare classique, un beau trio. On aime bien, on va les écouter en concert un soir et acheter leur CD. Leur musique des Pays de l'Est est personnalisée, agrémentée des couacs d'un petit canard de bain en plastique et d'un magnéto qui fait entendre une voix de femme répéter "¿ Holá, qué tal ?" et des bouts de phrases un peu énigmatiques, ça rappelle un peu Yann Tiersen.

Dommage que la ville soit archibondée, c'est encore un peu la galère pour se loger... Dans l'après-midi, une torpeur torride s'abat et immobilise l'activité. Les siestes sur l'herbe s'accumulent, ou bien les gens émigrent vers les rives du rio. La ville s'éveille tard le matin et s'endort tard le soir.

Il paraît que dans les années 70, des hippies du monde entier sont venus s'installer là, juste avant la période de la dictature. L'atmosphère est restée, et l'aspect vestimentaire aussi. Quelques hommes et femmes sexagénaires, peut-être des rescapés de cette époque, occupent des étals à la feria. La ville est devenue mythique pour les nombreux jeunes Argentins bohèmes.

Un p'tit trek de six jours dans la réserve du rio Azul nous emmène un peu plus au frais. Il y a au moins dix refuges, et il faut théoriquement camper là aussi. On échappe à la police de l'entrée en arrivant tard le premier jour, puis on dort de-ci de-là en se cachant au milieu des lenguas ou à la belle étoile sous les coigues.

Beaucoup de monde se promène, avec toujours la même allure bohème. On fait un peu tache avec nos sacs à dos de compet' remplis à ras-bord, nos carlines et nos grosses godasses de marche. On croise souvent des jeunes locaux en sandales ou en tongues, et même un Suisse qui s'est mis à la sauce. Forêts de lenguas, forêts de cyprès de la cordillère, bosquets d'alerces, la végétation évolue selon le versant et la proximité avec le Chili. Du haut des sommets, vers 2000 mètres, on admire encore les Andes et ses volcans, avec quelques condors. Le paysage nous fait penser au Sud des Ecrins, même les Aiguilles d'Arve pointent... Le dépaysement n'est donc pas total, mais l'endroit est quand même agréable et la chaleur réveille les odeurs suaves et parfumées des conifères.

De drôles d'oiseaux (des tapaculos) nous accompagnent le matin. Entre le merle et la poule d'eau, ils ressemblent à de petits gnomes emplumés, avec leur grosse tête ornée de gros yeux. Ils nous tournent autour, l'air inquiet et inquisiteur, en se cachant furtivement derrière les troncs. Le houet-houet est connu par son cri avec lequel il harangue les promeneurs. Il y a aussi le rayadito, une drôle de petite mésange, souvent en bande ou en famille, qui nous harcèle au passage en un pépiement incessant. C'est l'oiseau qui ne respire jamais, et chaque plume de sa queue est ornée d'une longue pointe. Mais toujours pas de puma, et pas vu non plus le huemul, le cerf patagon qui pourtant devrait avoir ses quartiers argentins par ici.

Un refuge-ferme, le Cajon del Azul, est un modèle de petit havre de paix sur le mode bio, potager et verger, prairie, pain maison, bière maison, quelques cochons et quelques poules... Ça fait envie, il ne manque que la mer !

jeudi 31 janvier 2008

La Isla del Tigre

Ce jour là, Bariloche avait des airs plutôt antipathiques. Du béton maussade et du gros bois pesant découpé en rondins au coin des rues, un vent glacial, un contingent massif d'estivants - mais que viennent-ils chercher ici ? La montagne peut-être, et on s'attendrait à la voir surgir au bout des rues, chargée de neige fraîche, si le ciel si sombre ne faisait pas écran. Ou bien la mer, et c'est vrai que le grand lac qui borde la ville est agité, houleux et sombre comme un océan. Un kite-surf en érafle même la surface avec une voile minuscule dans la tempête.

Eaux et cimes, Bariloche aime à se croire suisse ; chocolat et fondues sont à l'honneur au restaurant, entre une parrilla et un asado. La recherche d'un gîte est ardue, mais au bout de deux heures d'investigations, on déniche un hospedaje familial, quasi vide (comme c'est étrange, à deux pas du centre), tenu par une vieille dame revêche, où il faut accéder à la salle de bains en bottes et où l'eau goutte dans la chambre quand il pleut. On écope et on ronge notre frein en se consolant, bien à plaindre, avec une fondue bourguignonne et du bon vin. Au bout de deux jours, peu d'amélioration météo à espérer dans l'immédiat, mais on s'élance quand même furieusement pour un itinéraire de 5 jours, qui se révèle bien sauvage.

En s'extirpant du bus à Colonia Suiza, c'est l'hiver qui nous accueille avec de la neige fraîche dans les arbres à 1300 m. Pas une âme qui vive sur l'itinéraire qui mène du Refugio Segre à Pampa Linda. Le chemin sillonne et grimpe à travers une forêt majestueuse, moussue et allumée de lichens fluorescents, de lengas - entre un hêtre et un bouleau, mais qui peut dépasser 40 m et qui devient nain et courbe comme nos aulnes avec l'altitude. Au-dessus de la Laguna Negra et de son refuge bicolore, alu d'un côté, grenat de l'autre, on débouche sur un col où comme par magie les éléments se calment. Un paysage qui finit par nous devenir familier se découvre alors : de grandes forêts pentues aux sous-bois de bambous, mille et une lagunes perchées au-dessus du grand lago Nahuel Huapi - L'Île du Tigre en mapuche, une infinité de sommets enchapeautés de neige, tous à 2000 mètres à peu près. Et trônant en cacique, pointant ses nombreux pics et mamelons dans le ciel changeant, le Monte Tronador, Jupiter tonnant qui lâche ses glaces au-dessus de falaises noires pour reformer des névés gris en-dessous. De plus près, quelques jolies fleurs, les amancay orangées en bas, les armerias roses en haut, et tant d'autres, souvent blanches et minuscules, complètement exotiques. Peu d'animaux mais des oies pimpantes dans chaque lac, qui se dandinent sur les névés, et même une famille de canards-vapeur, et des petits oiseaux curieux qui viennent criailler presque sur nos têtes . Des baies roses et blanches charnues et fruitées poussent sur les pentes les plus ensoleillées.

Et on chemine à travers ce paysage, par un vague sentier, marqué au petit bonheur de traces rouges peintes, parfois dans un brouillard opaque et venté, parfois entre des bancs de nuages. La marche est parfois forcenée, à patauger dans des profondeurs insoupçonnées de boue, dans les nombreuses zones humides, les "mallin", ou à escalader les troncs brisés, ou à se faufiler entre les bambous affaissés par l'hiver. On est content d'utiliser enfin pleinement les bottes made in Ecuador achetées au Pérou, trimballées depuis six mois. AJ fait d'ailleurs presque tout le trek en bottes, ayant malencontreusement chuté dans un rio frais les chaussures aux pieds.

La sensation d'isolement est splendide, et il nous paraît étrange au bout de ces quelques jours de croiser tant de monde à Pampa Linda - un peu le Pré de Madame Carle local, mais avec une énorme auberge-bar - alors que le temps est revenu au beau fixe. Du coup, tabanos (des bandes de taons monstrueux aux dards longs ou courts, avec parfois les yeux rouges, qui au moment crucial de piquer couinent comme s'ils allaient jouir) et moustiques deviennent présents et nous communiquent leurs humeurs fébriles.

Comme il nous reste quelques pâtes au fond du sac, on en profite pour enchaîner avec deux autres jours de marche en aller-retour vers le Paso de las Nubes, Col des Nuages, qui mène a la laguna Frias - comme son nom l'indique, un défi pour la baignade. Le chemin, bien balisé cette fois, longe les glaciers du Tronador à travers une épaisse forêt de coïgue et de lengua. Petit à petit, l'ambiance se charge d'humidité. Au bout du chemin poussent les Alerces, immenses conifères vieux de plusieurs milliers d'années, typiques des Andes méridionales, mais rares car leur bois est d'une qualité exceptionnelle. Ici, de petites fleurs rouges grimpent sur les troncs moussus, les arbres en imposent par leur port, la forêt vierge prend possession des pentes et les cris de certains oiseaux nous replongent aussi dans une atmosphère tropicale.

Retour à Bariloche la sèche, sous un soleil limpide cette fois-ci et dans un nouveau gîte bien plus agréable où la cuisine donne sur le lac. Ravis de cet intermède bleu, aussitôt dit aussitôt fait, nous voila repartis dans les entrelacs du Nahuel Huapi pour 6 jours de marche. La traversée débute cette fois à Villa Catedral, toute petite station de ski à fleurs des champs. On franchit plusieurs cols avec toujours l'alternance forêt-caillasse, et des vues à couper le souffle à chaque nouvelle vallée. Certains camps sont assez peuplés, avec beaucoup d'ados venus camper au frais et à l'oeil, avec des fois une guitare, souvent des colliers partout et des converse aux pieds.

Le tracé des sentiers est assez exotique ; ils se perdent dans les marécages - mallines où ils ne sont plus marqués que par quelques bambous plantés ou par quelques branches ou troncs disposés aux endroits les plus boueux. Leur lutte avec la végétation basse des lenguas est terrible, et ils se referment vite entre deux passages de machette. Et dans les montées aux cols, ou les descentes, point de lacets, ils filent tel un ruisseau et parfois par le ruisseau, en suivant la ligne de plus grande pente, dans des nuées de poussière. On y croise souvent des groupes d'ados ou des familles, les sacs à dos ornés de duvets, guitares, casseroles, sur des sections qui ressemblent plus à de l'escalade qu'à de la marche. Le refugio Grey et son lac sont un vrai nid de grimpeurs, des locaux mais aussi une faune internationale venue se frotter aux clochers du Cerro Catedral.

Les étapes sont tranquilles, levés tard et posés tôt. Beaucoup de temps pour admirer les alentours, vastes, et des pauses, même pour se couper mutuellement les cheveux au bord d'un lac au son d'une guitare proche. Au troisième jour, on profite d'une queue de beau temps pour s'offrir une belle traversée, tout seuls, avec un peu d'escalade, beaucoup de névés, une marche de crête le long du Cerro Navidad, en surveillant la dépression qui commence à entamer le Chili. Bingo ! On arrive largement à redescendre se mettre à l'abri avant que le ciel ne nous engloutisse. Tout au long de la journée, les nuages ont défilé dans un grand ciel bleu, presque un à un, vite, se parant des formes incroyables que leur donnait le vent. Ultime avertissement avant de partir, un vol de condors tournoyant quelques minutes au dessus de notre camp...

Le dernier jour est une sorte de condensé-apothéose au Cerro Lopez, qui plonge directement dans le Brazo Tristeza, l'un des milliers de fjords du Lago Nahuel Huapi. Le Tronador, l'Osorno et son cône parfait immaculé, le volcan Puntiagudo et sa silhouette dégingandée, portant son cratère très haut au bout d'un long cou très fin, et les milliers de montagnes enneigées de la cordillère, la chaîne sèche du Cerro Catedral, qui d'ici ressemble vraiment à un édifice aux mille clochers incorporés à une tour en orgues démesurée. Le ciel est complice, bleu clair et la vue lance loin. Des condors apprécient également le coin, et certains ont l'air de s'amuser des promeneurs, en rasant les crêtes ou en les observant en se grattant, posés sur un rocher proche.

mercredi 9 janvier 2008

Chapeaux pointus

En route pour la Patagonie !

Une bagatelle de six heures de bus pour atteindre la tropicale Tucuman où on ne fait pas escale, dix autres heures pour Cordoba, la deuxième ville du pays, qui nous accueille trois jours durant entre deux fêtes, et pour panacher 25 heures non stop mais confortables pour rejoindre notre première étape patagonienne : Junin de los Andes.

Cordoba a un air de Madrid en plein été : assez déserte, les musées et autres curiosités parfois fermés jusqu'à janvier, un soleil pressant qui nous fait raser les murs, un coin ancien avec des bâtiments coloniaux, un coin moderne avec son quartier branché récent. On y dort dans des residenciales du quartier de la gare, le moins cher ; ce sont de vieilles demeures un peu désuettes avec lavabos et bidets en porcelaine années trente. Les préservatifs y sont en vente à l'unité...

Difficile de visiter certains musées, l'ancien couvent et la crypte, fermés pour vacances d'été ou fermés le week-end. L'antique demeure d'un négociant, le Marquis de Sobremontes, nous enchante : mille patios et mille recoins, une architecture très sobre avec de hauts plafonds, des murs épais ; des fenêtres et des volets en bois gardent au frais toute une collection de meubles, de porcelaines, d'armes, d'objets religieux, d'instruments de musique de l'époque. De l'autre côté de la grande cour, qui abritait autrefois un verger, la moins enchanteresse baraque des esclaves, toute riquiqui. L'église de la Compagnie de Jésus est exceptionnellement belle ; c'est la plus ancienne église d'Argentine, bâtie au début du XVIIème siècle. Sa façade est curieusement nantie de mille petites niches dans un mur de pierres très simple. Et l'intérieur resplendit de bois peint, doré et sculpté. De fait, Cordoba porte encore une marque traditionaliste, qui la distingue de sa rivale réputée plus ouverte et exubérante, Buenos Aires. La Place de Cordoba reste animée malgré la basse saison ; s'y promènent des touristes argentins avec leurs enfants, qui nourrissent les pigeons au maïs. De grands arbres, surtout des conifères, dispensent l'ombre indispensable, une famille en costume danse une sorte de flamenco, deux Français petit-déjeunent, et les contemplatifs, les amoureux, prennent d'assaut les bancs crottés.

L'Office du Tourisme organise des visites guidées thématiques ; on découvre ainsi le quartier moderne de Cordoba, Pueblo Nuevo, où les immeubles de briques très nets s'enfoncent dans le ciel, et où le lacis des ruelles est plus compliqué que le quadrillage sans surprise du quartier ancien. Les arbres avaleurs de promeneurs ombragent les rues, petite touche exotique. Non loin, un canal le long duquel on se promène comme au canal Saint-Martin rejoint une feria artisanale un peu bohème, qui regorge d'idées et de créativité : bijoux, objets en bois, vannerie rustique, vêtements, marionnettes-animaux en mousse synthétique, matés et ceintures de cuir... Le Paseo del Buen Pastor, une prison pour femmes dans les années 1850, a été réhabilitée en Plaza branchée, avec un feu d'artifice de jets d'eau toutes les heures, assez impressionnant, excepté l'ambiance sonore, musique conventionnelle de spectacle. Non loin, une curieuse église néogothique, construite vers 1930, est truffée de statues et de flèches.

Un soir, c'est cinéma en plein air dans un jardin public d'un quartier résidentiel. Un grand écran gonflable, un projecteur, un vendeur de pop-corn et un public clairsemé en chaises de camping ou allongés sur l'herbe. Le film, "Valentin", est argentin, mis en scène par Alejandro Agresti : c'est l'histoire d'un petit garçon très mature, racontée de son point de vue et avec sa voix. Délaissé par ses parents, il s'en cherche de nouveaux à la mort de sa grand mère avec qui il vivait. Il se sélectionne un père adoptif, une mère adoptive, organise une rencontre, et ça marche ! Assez drôle, touchant, et heureusement sous titré en espagnol ; il ferait sûrement une bonne carrière dans les ciné-club de l'hexagone.

Le 30 décembre vers 21 heures, un bus semi-cama nous emporte vers le Sud. Il arrive à Junin in extremis le lendemain à 22 heures un peu en retard, et nous laisse légèrement hébétés dans ce village horriblement désert. Les quatre hébergements sont complets, mais Aldo et Marita nous invitent à installer la tente dans le jardin de leur auberge ; dernière sardine plantée à 23h59... Feu d'artifice, et on trinque à la nouvelle année avec la joyeuse bande qui a élu domicile ici ce soir : plusieurs Argentins en vacances, de Cordoba et de Buenos-Aires, un Allemand qui travaille comme jardinier à Cordoba pour son service militaire, et deux Espagnols en voyage pour en voir le plus possible sur tous les continents. Moyenne d'âge 25-30 ans. Nous voilà initiés au Fernet-Coca, très populaire à Cordoba, bu à la bombilla dans un demi melon, et plongés dans notre première conversation politique, qui tourne au monologue. Notre interlocuteur nous décrit "una situación de mierda", où les travailleurs ont peu de droits : 15 jours de vacances, 6 jours sur 7 au boulot, un salaire mensuel de 3.000 Pesos (soit 650 €, mais la vie n'est pas loin de deux fois moins cher que chez nous) pour décharger les bateaux sur le port de Buenos-Aires. Les syndicats, les médias et le gouvernement ont l'air de bien s'entendre pour endormir ou réprimer les mouvements d'opposition, par ailleurs très divisés. Mais même pour ce jeune opposant un poil révolutionnaire, le bien-fondé de la souveraineté argentine sur les Îles Malouines est incontestable... L'après-midi du premier janvier, belle baignade au saut du lit dans la rivière limpide et pressée qui borde Junin.

Deux jours plus tard, changement d'ambiance depuis le cratère rempli de neige du Volcan Lanin, qui frise les 3.800 mètres d'altitude. Tout autour, 1.500 mètres plus bas, s'étend une plaine de petites montagnes aux pointes à peine enneigées, parsemée d'une myriade de lacs et percée de chapeaux pointus bien reconnaissables : à un coup d'ailes, le volcan Villarica autour duquel on avait cheminé sept jours il y a cinq ans, dont la fumée blanche et suffoquante s'est estompée ; au nord, le Llaima, noir sur blanc, depuis trois jours crache par à-coups ses humeurs sombres qui ensuite se diluent joliment dans le ciel ; au sud, l'Osorno et son cône parfait, immaculé, flanqué non loin d'un gros massif glaciaire, le Tronador. Avec un peu d'imagination, la côte du Pacifique se distingue, pastel sombre sur pastel clair. L'ascension depuis le camp de base, où les condors font les poubelles, est vertigineuse, très aérienne, on croirait voler et pouvoir atterrir instantanément dans les eaux du lac Tromen, que l'on surplombe comme d'un plongeoir haut de mille mètres. Depuis une petite forêt de lengua, on traverse des zones dépourvues d'arbres, anciennes coulées de lave, couloirs d'avalanches ou cônes de déjection. Très vite, le basalte aux facettes anthracite tranchées et luisantes s'affirme ; le chemin roule dans les scories et les pierres-ponce jusqu'au dessus du refuge où enfin les névés bien ondulés nous affermissent le pas. Une petite arête raide nous mène au chapeau glacé du sommet, entouré de crevasses. De l'autre côté, en bas de la face sud plus téméraire à grimper, un autre lac s'étend : l'immense Huechulafquen.

On se promène les jours suivants le long de sa rive arborée et paradisiaque. Les arbres nous y jaugent de très haut, parfois près de cinquante mètres, et forment une forêt vierge mixte, aux allures déconcertantes. De loin, un feuillu aux feuilles microscopiques fait penser à un conifère ; certains araucarias - l'arbre roi de la région - prennent des allures de palmiers, avec un tronc strictement droit qui porte un bouquet de feuilles rigides et piquantes, et de haut en bas des filaments de lichens jaune fluorescent. De temps en temps, un couple ou un trio de gros pics de Magellan, clownesques avec leur huppe retroussée et la tête rouge du mâle, tapent furieusement sur un gros tronc et nous invectivent. Des quilas, une sorte de bambou, envahissent les sous-bois, souvent morts en masse ; leurs tiges très dures sont étalées par paquets comme des jeux de mikado géants. En fait, cette plante fleurit une seule fois, puis trépasse ; les graines attendent le moment opportun pour reprendre possession des lieux, par exemple après un incendie que les tiges sèches auront elles-mêmes alimenté. De belles baies rose-mauve en forme de minuscule pommes ont un goût douceâtre de pastèque, et sont bien plus faciles à cueillir que les myrtilles. Dans les quelques prairies qui hébergent quelques vaches, lapins et églantiers en fleurs s'égaient sous les araucarias géants, qui solitaires ont une physionomie très différente. Le tronc s'épaissit au lieu de s'allonger, et les branches rayonnent jusqu'à terre. De gros ibis fauve nous survolent régulièrement ou pâturent à proximité. On dort deux nuits dans cet univers de conte de fées, à peu près seuls avec le volcan qui se regarde dans le lac.

Depuis le premier janvier, le temps est stupéfiant : splendide, pas un nuage, pas un coup de vent; mais depuis le 8 et l'arrivée à Bariloche, 200 km plus au sud, fini le bikini et les baignades dans les rios et lacs à truites... On sort les gros bonnets pour affronter la douche et le vent.

Du raisin dans les oueds

Les vallées calchaquies, on adore, che !

Un art de vivre tranquille et décontracté, basé sur la confiance. Une atmosphère agréable et détendue, légèrement appesantie par la chaleur qui pointe à certaines heures de la journée, juste avant l'orage. Un été qui commence comme un charme, l'oasis à deux pas, les déserts tout autour, de mille couleurs et textures, arides ou plein d'épineux, parfois même de vieux algarrobos pluricentenaires ont réussi à s'y enraciner. Cachi, Molinos, Angastaco, Cafayate, autant d'étapes délicieuses entrecoupées de journées plus ardues à affronter soleil et sécheresse, à pied, à vélo ou en stop. Les villages, plus ou moins peuplés, - Cafayate est le plus grand, avec 10.000 habitants - s'égrènent sur 150 km de la Ruta 40, la plus longue du pays, qui relie la frontière bolivienne à la Terre de Feu.

Molinos est riche d'une église merveilleusement ouvragée en bois de cactus. Un chemin de croix tissé par des artisans locaux orne les murs de la nef. Sise en bordure du village, des champs qui longent le rio la touchent et une vieille demeure lui fait face, construite par l'un des gouverneurs de Salta - chasseur d'Indiens. Dans le reste du hameau, de belles baraques en adobe sont en train de s'écrouler. Le portail d'un salon de coiffure nous paraît magnifique de loin ; de près, il faut bien admettre qu'il est en fait en polystyrène ! Deux jours durant, on va se perdre dans le désert environnant à la recherche de fabuleuses montagnes qui, depuis le mirador de Molinos, ressemblent à la Scandola en Corse. Comme d'habitude, on fait quelques réserves d'eau avant de partir. Et cette fois-ci, c'est vraiment vital car les alentours sont épouvantablement secs. Juste coule, à mi-temps et très coloré, le principal rio, qui descend du Nevado de Cachi à une cinquantaine de kilomètres. On quitte rapidement ses rives ; la progression n'est pas si facile car de chemin sous nos pieds, point. Une errance au fil des oueds commence, sous un soleil de plomb, plus ou moins toujours dans la même direction, avec un vague objectif mais sans bien savoir où aller. La végétation pique et agresse peau et vêtements. On remonte finalement une petite vallée sèche qui mène à un col, mais les rouges montagnes sont encore loin derrière. Seules des chèvres menées par un chien donnent une vie bêlante et aboyante au paysage. Au bout d'une jolie marche de crête, un petit sommet panoramique nous offre un site extraordinairement planant pour camper. Avec au loin la fameuse arête du Cachi, la seule enneigée, tout autour ces montagnes sèches, inhospitalières, tranchées d'oueds sablonneux, et au près mais inaccessibles, les montagnes ensorcelantes, moutonnées d'un granite opulent. Une immense solitude se dégage de l'ensemble.

Au petit matin, les réserves d'eau s'amenuisant, il est temps de prendre le chemin du retour ; on ne résiste pas à un ultime détour le long de la crête pour atteindre un petit pic encore plus vertigineux. Puis c'est la descente à la va-comme-je-te-pousse, au pif, pour rejoindre l'oued tout en bas. On se bataille avec les cailloux qui débloquent, et les agaves qui aiguisent les passages, mais on finit par y parvenir, non sans qu'une croix plantée au milieu de ce rien piquant et assoiffant, n'avise l'improbable randonneur : "salva tu alma".

De Molinos, une tentative de stop nous laissera assez tranquillement planifier le reste du voyage pendant six longues heures. Puis un Suisse-Allemand qui fait la route des vins, seul dans sa voiturette, accepte de nous charger avec nos sacs - on se rend compte alors de leur gigantesque volume... Mais il va dans la direction opposée, vers Cachi ! L'occasion d'une ultime pause, toujours aussi calme et tranquille dans ce charmant village, et les retrouvailles avec la Mamama et le directeur du Musée. Le lendemain, direction Cafayate au Sud, par la grand-route de Salta, en bus.

Cafayate est un poil plus grande, touristique et animée que Cachi et Molinos. Une famille exceptionnellement gentille nous y accueille pendant plusieurs jours. La région se prête facilement à des excursions à vélo. Le premier jour, on avale 100 km de bitume entre les roches colorées aux formes fantômatiques de la Quebrada de las Conchas. Au milieu de falaises rouges et tourmentées, un couple de condors se pose tout près de nous, puis joue à reconnaître un endroit plus tranquille pour installer un jour son nid. Au soir, on embarque nos vélos vers Angastaco, le village vers lequel le stop n'avait pas voulu de nous. C'est le dernier bus avant Noël, il est bondé et mettra plus de trois heures à accomplir le trajet de 75 km qu'on se propose de faire à vélo au retour le surlendemain. Angastaco est pour nous le plus charmant des villages du rio Calchaqui. Perdu dans un univers minéral, le hameau et son oasis apportent une belle touche de vert. Quelques vignes, beaucoup d'arbres fruitiers - abricotiers, pruniers, figuiers -, des canaux où l'eau coule à flots, et toujours de mignonnes habitations d'adobe avec treilles sous vérandas à colonnes.

C'est Noël un soir, au petit restaurant de campagne "el Rincón Florida", en compagnie d'un couple d'allemands, et de la famille de l'hôtelier. On trinque au cidre, la famille découvre ses cadeaux, chants et guitare accompagnent les toasts. C'est assez reposant d'être là, comme des petites souris sans cadeaux, dans la fête mais un peu en marge. Puis un bal de cumbia attire les plus jeunes sur la place du village.

Nous voilà couchés tard, mais levés tôt pour profiter d'une dernière balade à remonter une gorge labyrintique, au milieu d'un massif ultra sec avec des pans de roches découpés, tous orientés dans la même direction, des flèches. Vers 11h, c'est avec appréhension que l'on met la tête dans le guidon vers Cafayate... et c'est vrai que c'est très dur ! Les quebradas hyper arides défilent, silencieuses et intransigeantes, presque moqueuses, tandis qu'on se débat sur une piste hargneuse, tour à tour ensablée, tôlée ou caillouteuse. Comme dans un monde parallèle, se succèdent maisons où festoient les convives en ce jour de Noël, une église ouverte avec sa crèche, et même un petit village ; de très élancés perroquets vert-sombre nous harcèlent quand ils nichent dans les falaises. A chaque jet de roue, il faut trouver le fil de la piste le moins pourri, mais finalement on rentre à temps avant la nuit... jamais été aussi heureux de retrouver du goudron, à une vingtaine de kilomètres de la ville.

Comme un défi au désert, les bodegas pullulent par ici, fondées voilà plus d'un siècle. Quantités de vignes s'étirent sur des treilles, très hautes le plus souvent, car le vin blanc est à l'honneur avec au top le Torrontes, au parfum et à la saveur exotiques, très fruité. Les bodegas sont suffisamment proches de Cafayate pour enchaîner deux dégustations à pied. La vigne profite d'un climat sec et ensoleillé ; elle produit ainsi des vins généreux, aux arômes riches et inconnus. La fraîcheur nocturne est bénéfique pour le raisin, car elle élimine naturellement beaucoup de parasites. L'association avec l'élevage permet d'apporter les engrais naturels : la mode du vin bio est nettement en train de se développer. Le Torrontes se consomme surtout en Asie du Sud-Est car il accompagne à merveille la cuisine locale ; les rouges sont en revanche assez lourds, et moins fins que plus au sud, vers Mendoza. Leurs variétés artisanales - vins patero - de raisin foulé au pied, sont parfois goûteuses, mais se digèrent un peu en catastrophe.

On quitte encore une fois le coeur serré ce charmant coin de pays où on s'est vraiment sentis adoptés.