Respirez à grandes goulées, vous êtes à Chiloe ! Une île comme une demi-Bretagne, à quelques encablures de la côte mais à mille lieues de l'esprit fìévreux du continent tel qu'il nous a marqués jusqu'ici. La vie chilote est plus tranquille, plus souriante, plus généreuse, la mer tout autour élargit les perspectives sûrement.
Et la prime histoire coloniale ici est un peu différente du reste du Chili. L'île a été isolée longtemps de la métropole quand les Mapuche résistaient fort, si bien que colons et indigènes se sont fortement mélangés.
Les églises en bois participent à l'unité de Chiloe ; construites et reconstruites au fil des incendies et des terremotos, il y a cent ans et plus, elles portent un charme particulier. Assez sobres en général, elles se distinguent les unes des autres par des détails : une frise sur le frontispice, la présence de colonnes dans l'entrée extérieure, les couleurs à l'intérieur, les statues souvent naïves. L'ambiance tout en bois les rend chaleureuses et douillettes, comme un chalet d'alpage.
Mais Chiloe a deux visages. Son front Pacifique bat et rebat la côte, une houle furieuse et incessante qui ressemble à celle du Nord : pas question de s'y baigner, d'ailleurs le vent est fort aussi, qui rend le fond de l'air un peu frais.
Une promenade de trois jours au départ du petit village de pêcheurs de Cucao nous entraîne sur une plage déserte, isolée et extrêmement sauvage, nichée au creux d'une forêt luxuriante et humide, aux accents amazoniens. Le dernier tronçon de trois heures de marche n'est plus entretenu et commence à s'ensevelir sous les troncs des arbres tombés, les entrelacs des quilas, la boue. Les ponts et passerelles sont en piteux état, complètement avalés par la forêt et décorés de lichens. Peu de monde s'aventure pour camper jusqu'ici, c'est pourquoi la plage nous appartient pour deux nuits, solitaires au bout d'un monde. La plage s'atteint en traversant l'embouchure d'un rio à marée basse ; à marée haute, on est prisonniers ou, au contraire, encore plus libres.
On joue les Robinsons, excités comme les enfants qui partent en expédition dans le grenier de leurs grands-parents. Les trésors jonchent la plage, bois flottés, coquillages et galets, algues, empreintes de loutres.
Des dauphins ont élu domicile dans la baie pour au moins deux jours comme nous. Ce sont des toninas, blancs dessous, noirs dessus. A la fin de leur jourmée de pêche, ils se laissent aller comme des fous joyeux, à surfer les rouleaux puis à les remonter en s'envoyant en l'air, à l'endroit, à l'envers, des bonds de plusieurs mètres, toujours à plusieurs.
Côté terre, les zozios sont encore ici très curieux ; à l'arrêt, ils fondent sur nous et nous observent un moment avant de repartir, lassés de notre apparente apathie. Le pudu est venu brouter pas loin de la tente un matin. Cerf minuscule, haut comme un grand chien et roux foncé, il a détalé furtivement à notre approche, adapté pour cheminer dans les sous-bois denses de la forêt d'ici.
Une après-midi, un lion de mer sort des flots pour se reposer sur la grève. Effleuré par une vague, il se hisse un peu plus haut et tour à tour se couche ou s'appuie sur ses nageoires, la tête au ciel, postures courantes pour l'animal. Mais une paire d'heures plus tard, des vautours s'approchent ... Etonnés de ne pas le voir réagir, on s'approche aussi, sans beaucoup d'espoir quand les affreux oiseaux de mort se posent sur son corps. Il vient bel et bien de mourir sous nos yeux. La tête renversée, les yeux et la gueule grand ouverts, maigre, abandonné, presque humain. Tristesse, même les dauphins jouent moins cet après-midi là.
Un peu au nord, près du port d'Ancud, la jolie baie de Puñihuil abrite une colonie de manchots. Magellans et Humboldt y nichent de concert. Joie de revenir ici après cinq ans, et que ce soit toujours aussi charmant. Canards-vapeurs qui ne savent plus voler, aux moignons d'ailes comme les manchots, oies en couple - grande blanche femelle, petite noire mâle -, huîtriers tout noirs, goélands et vautours, loutres qui font la planche pour mieux déguster le poisson fraîchement pêché, tout le monde a l'air de glander à marée haute. Un matin (décidément !), un manchot faiblard vient s'allonger sur la grève de galets où on a planté la tente pour une nuit. On le ramène à la cabane de la fondation Ottway, installée sur la plage faisant face aux colonies, à une demi-heure de marche. Il a l'air vieux avec son bec tout élimé et ne se débat pas quand on l'attrape. L'Allemand polyglotte volontaire à Puñihuil le temps d'un été le nourrit de poissons découpés, mais il a quelque chose de bizarre à la gorge. Plus tard, un jeune manchot sort de la mer et se dandine jusqu'à la cabane. Soigné et nourri ici pendant une semaine il y a quelque temps, il revient chercher sa pitance à la même heure tous les jours, pas complexé de son manque d'autonomie. D'ici 15 jours ou un mois, il devrait avoir appris, on espère.
L'autre visage de Chiloe est bien plus calme, plus serein, un golfe tranquille parsemé de petites îles à bocages, avec en toile de fond la magnifique cordillère qui s'étend sur quasiment 500 km depuis l'Osorno jusqu'à un énorme champ de glace immaculé au sud, qui semble perché sur les eaux. Castro est la "capitale" de Chiloe, ville-port nichée au fond d'un estuaire, reconnaissable à sa splendide cathédrale en bois, jaune pâle et bleu pastel, et à ses palafitos, maisons sur pilotis qui naviguent presque à marée haute. Chaque île de l'archipel possède une église en bois, et les plages regorgent d'innombrables coquillages, palourdes, pétoncles percés en haut du chapeau et burlesques pico-rojos.
Mais Chiloe, c'est aussi la surpêche, l'aquaculture sans limites. Les locos, de rares coquillages, sont ramassés en plongeant côté Pacifique, souvent illégalement ; les élevages de saumon et de moules pullulent outrageusement côté continent... fragile équilibre environnemental et social. Et la sécheresse sévit ici comme dans le reste de la Patagonie ; les incendies ravagent l'intérieur.
On resterait bien encore un peu, d'autant qu'on rencontre des gens charmants et intéressants, venus y faire du volontariat. Torsten à Puñihuil, qui après sept semaines sur place commence à maîtriser les environs, espère convaincre les locaux de travailler ensemble pour assurer la prospérité des manchots en même temps que la leur. Damian à Castro, qui s'emploie depuis un an à faire émerger des projets locaux liés au tourisme, sous les auspices du CG29 (!). Mais la fin de la route approche pour nous et, comme les oiseaux migrateurs, il est temps de remonter au Nord et dans nos montagnes.
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