Arrives au matin a Santa Cruz, on se propulse illico un peu plus loin sur la route de Cochabamba.
Les environs de la ville, aujourd'hui la plus peuplee et peut-etre la plus prospere de Bolivie, concentrent certains aspects repoussants de la modernite a l'occidentale : pubs grandeur nature, quatre voies, trafic, zones commerciales a perte de vue. La foret tropicale a ici ete un peu sacrifiee sur l'autel de l'elevage bovin, dont le succes a entraine une croissance explosive qui se poursuit aujourd'hui. Il parait que la region a non seulement attiree les campesinos des montagnes, mais aussi des colons japonais, italiens, palestiniens, et des mormons. On en croisera deux habilles en salopette dans la gare routiere, comme echappes d'un autre temps.
Apres une nuit de bus sur une route parfaitement asphaltee depuis Trinidad, on s'embarque direct dans un minibus vers Buena Vista (no salsa) a 2h30, un des lieux favoris de villegiature des riches cruceniens. Buena Vista est charmante, avec comme toujours une vaste place ombragee et fleurie, et les abords de la jungle a deux pas. Les collegiens y organisent un festival de theatre qui durera toute la semaine. On y vend le meilleur cafe de Bolivie ; prepare a la cafetiere italienne par un restaurateur allemand, il est effectivement delicieux. On y deguste aussi du fromage suisse - un regal - fabrique aux alentours, qui tranche avec celui des marches, assez fade et curieusement toujours semblable depuis le Perou.
L'atmosphere est reposante, avec des promenades vers le rio Surutu, rouge laterite, ou des singes devorent les plantes du rivage. On en profite aussi pour se retirer une ultime fois dans la jungle, en bordure du Parc National Amboro. Cette zone protegee a vu ses limites reculer de 20 km dans les dix dernieres annees, suite a l'installation de familles de plus en plus nombreuses, parfois emigrees de l'altiplano ou deplacees du Chapare sous la pression des etats-uniens. Aujourd'hui, les communautes les plus proches du parc gerent un peu en proprietaires l'acces des touristes, sous l'oeil placide du guardaparque.
A Buena Vista, les trois agences proposent des tours premaches ; on prefererait s'organiser seuls, mais difficile de collecter des infos. Alors on part en autonomie de trois jours, avec 10 litres d'eau sur le dos, au petit bonheur. Un taxi collectif nous depose sur une piste de 15km qui mene au premier poste de garde a l'entree du parc. Un camion nous deleste gentiment de trois kilometres, puis on travers les flots rouges a pied avant de s'enfoncer a travers des paturages et des plantations de jeunes tekes, essai d'acclimation d'un arbre coreen pour produire de la pate a papier. Il ne reste de l'ancienne foret que quelques palmiers qui decorent certains champs. Les manguiers et les orangers foisonnent. L'ombre est maigre et la sueur degouline. Le peuplement est un composite assez bizarre d'une communaute villageoise vivant disseminee dans des habitations de bois aux toits de palmes sechees, et d'une riche estancia qui prospere de l'elevage bovin.
Au poste de garde, un petit varan part en courant a notre approche. Le lieu est desert, arbore, on s'y pose un moment. Bientot arrive l'un des hommes de la communaute, qui nous incite a nous diriger vers le refuge ecotouristique situe a deux pas. On decouvre un confort inattendu : lits-dortoirs, douches, baños, cuisine et repas a la demande. Une fois la tente installee au coeur des palmiers, on part en vadrouille pour decouvrir la frange de la foret. Des Sereres en nombre (les oiseaux "prehistoriques") se pressent bruyamment dans la pampa, puis la foret profonde nous regale a nouveau de son atmosphere sereine et de son ciel enchevetre. Au bout, le rio Saguayo laisse ecouler ses eaux beige tandis que quelques toucans et quelques pics, beaucoup de perroquets, profitent des dernieres heures de clarte.
Durant quatre jours, promenades diurnes et nocturnes s'enchainent sur les sentiers, le long du rio, entrecoupees de douches et de pauses lecture au camp. On passe pas mal de temps avec les trois gamins de la famille la plus proche, arrivee ici il y a douze ans depuis Montero, la ville la plus proche. Les insectes sont un peu plus reveilles qu'a Rurre, notamment les moustiques et toutes sortes de mouches et de tiques. Un soir, des singes capucins virevoltent au dessus du camp comme des sentinelles enervees, tandis qu'un autre matin un Jochi Pintao (entre le rat et le castor, brun tachete de blanc...) deboule entre deux chaises. De nouveaux animaux etranges se laissent observer : une bande de petits chiens sauvages au corps sombre et a la tete rousse joue un matin dans une piscine du rio Saguayo ; un autre matin tres tot, un gros rat a grandes oreilles se desaltere. Un chevreuil ou un cerf roux vif detale a notre arrivee alors qu'on remonte l'arroyo Chonta. Une nuit, on croise deux paires d'yeux a longue queue, tres bas sur pattes, peut-etre des renards ou bien des meleros. Un singe nocturne se balance dans les arbres a la lueur de nos frontales, lors d'une longue nuit de veille a la recherche du tapir, dont les traces pullulent sur le sable.
Comme a Ivochote ou a Rurre, la foret est magnifique, magique. Elle etreint un relief chahute, domine par les 1600 m du Cerro Amboro, flanque d'une falaise impressionnante ; de loin, un petit air de contreforts du Vercors. Le sous-bois nous parait plus touffu et impenetrable qu'a Rurrenabaque, et des panneaux attirent notre attention sur de nouvelles especes comme le sangre de toro, qui laisse couler de son tronc sombre une resine rouge-sang. Le temps est radieux et l'air brulant.
Ultime etape sur la route de la montagne, Villa Tunari est - dit-on - l'un des relais importants de production et de transfert de la cocaïne (comme San Borja, traverse il y a dix jours). A l'occasion d'une promenade aux alentours, on tombe par hasard sur une petite usine familiale de raffinement ou on passe l'apres midi, qui se termine par une petite degustation en compagnie du tres cordial Juan Carlos.
En fait non, on n'a meme pas vu un champ de coca et Villa Tunari, a l'ambiance plutot detendue, s'apparente plus a une ville etape sur l'une des routes les plus frequentees du pays qu'a un haut lieu du trafic de la drogue. Le controle narcotrafic sur la route de Cochabamba rappelle cette realite locale, meme s'il nous a paru tres mou.
Ici, le soleil chauffe encore plus et nos peaux gresillent ; des orages explosent la nuit, et la pluie violente tape les toits avant que le soleil ne reprenne son regne. Aux alentours, les paturages ont disparu, la foret est a nouveau tres presente mais il y a aussi des plantations de bananes et d'ananas. Des echoppes de bord de route croulent sous les ananas, les bananes, les avocats, les gousses de cacao, et toutes sortes de fruits inconnus (on goute le cacao frais, comme un bonbon amer enrobe d'une pulpe acidulee).
Villa Tunari est aussi le repaire d'ONG, l'une travaillant avec les enfants des rues, l'autre qui recueille et soigne des animaux provenant de cirques, de zoos, saisis sur les marches ou amenes par des particuliers.
Quelques orchidees ornent les troncs dans un bout de foret a la sortie de la ville, but d'une ultime ballade dans la selva. Globalement quand meme, assomes de chaleur, on se traine un peu. C'est donc avec une joie non dissimulee qu'on s'embarque dans le bus en direction de Cochabamba, troisieme ville du pays, un peu plus de 2000 m plus haut. Des les premiers lacets, la vegetation se transforme, plus humide, avec des arbres plus exuberants, etouffes de bromeliacees, de lichens, de philodendrons geants et de lianes fleuries.
Et puis brutalement, plus rien que la terre rase, les champs de pommes de terre bien verts, les cabanes d'adobe et d'ichu, l'altiplano retrouve.
mercredi 24 octobre 2007
dimanche 14 octobre 2007
A la recherche de l'Altiplano
Depuis Rurre, on s'efforce de revenir sur les Hautes Terres mais on n'arrete bizarrement pas de leur tourner le dos.
L'idee etait de rejoindre Trinidad, a l'est, pour remonter un fleuve dans un cargo charge de hamacs et de bananes, jusqu'a Puerto Villaroel sur la route de Cochabamba. Mais, en arrivant a Trinidad, on s'aperçoit assez vite que ça n'est pas la saison. Les bateaux de charge sont plutot de passage en hautes eaux, vers janvier fevrier. Du coup, il faut encore s'eloigner de notre but jusqu'a Santa Cruz, la metropole regionale de l'est bolivien.
L'escapade nous donne un aperçu de l'etat des pistes entre Rurre et Trinidad, assez inimaginable, et qui ne permet aux vehicules que des moyennes de 20 km/h au mieux, avec quelques transbordements en radeau pour traverser les rios. Au pire, ça ne passe pas du tout.
On prend aussi le pouls du mode de vie des plaines, une deuxieme Bolivie apparemment plus riche, plus tournee vers le Bresil et son mode de vie, on imagine. Les transports publics ont quasiment disparu de Trinidad, ou motos, quads et 4X4 sillonnent les rues. L'elevage a l'air de rapporter gros !
On passe beaucoup de temps sur la Plaza, tres grande et arboree, a observer la vie tranquille des paresseux qui vivent la. On en a decouvert quatre, dont une maman avec son petit accroche autour du cou. Leurs mouvements de grimpeurs experts sont aussi lents qu'on se l'imagine mais ils peuvent quand meme faire du chemin et la place doit leur paraitre etroite. Ils donnent l'impression de nager dans la mer verte des feuillages, avec des mouvements flegmatiques de plongeurs. Tandis qu'on dejeune en bordure de la place, l'un d'eux, un jeune, s'aventure sur une branche fine de mimosa jusqu'a ne plus tenir que par une main. Alors, il reste la, suspendu, absurdement plante a tourner sur lui meme a 1m50 du sol. Au bout de quelques photos, voyant que l'animal est vraiment coince, AJ lui tend une branche morte, a laquelle il se raccroche, comme par reflexe. Mais il ne lache pas son arbre. Alors, J coupe la branche, et le paresseux se retrouve pitoyablement par terre. On l'emmene sur un autre tronc, d'ou il entreprend une promenade assez vive et perilleuse, jusqu'a un magnifique arbre caoutchouc (le ficus elastica qui ne depasse pas trois metres de haut dans les pots chez nous), ou il finit par se restaurer.
On assiste aussi a un joyeux defile des ecoles de Trini, avec costumes colores ou couverts de perles, fanfares, danses et coiffures de plumes.
Ce n'est pas que Trinidad soit la plus belle ville du monde, mais on est quand meme content d'y etre arrive. Depuis Rurre, 5 heures de camionnette sur une piste cassante nous ont amenes a San Borja, ou l'etape est obligatoire car aucun transport ne part dans l'apres midi. Ce petit bled ne doit pas souvent voir des gringos, car les habitants nous devisagent froidement dans la rue et certains se retournent meme sur notre passage. On y cherche un hotel en vain, tout est plein (et cher) car c'est la fete du village. On essaie le stop pour s'echapper, car on ne se sent pas bien ici, mais en deux heures, pas un vehicule ne s'arrete (mais pas un ne passe non plus dans notre direction). Heureusement, les gardes de la reserve du Beni nous hebergent dans une espece de centre administratif. Ils sont un peu bourres, et nous laissent les cles pour y retourner. On dort sur deux tables, a l'exterieur, car il n'y a pas de chambres et que la chaleur est trop pesante pour s'enfourner dans la tente.
Cinq heures plus loin, le village de San Ignacio de Moxos nous plait beaucoup plus, avec sa belle eglise recente de style mission jesuite, son artisanat delicat, ses maisons colorees aux toits de tuiles, ses ruelles pavees de briques et des regards moins inquisiteurs. Non loin du village, la lagune est un joli but de promenade dans la pampa et ses marecages. Deux jeunes filles argentines y campent au mepris des tabaños, en tissant des bracelets pour financer leur voyage vers le Venezuela. Le voyage "artisanal" a l'air d'etre une institution chez les jeunes Argentins. Sur les traces du Che ?
A grosses gouttes, a flots, la pluie se met a tomber, et menace de nous coincer ici pour un temps indefini, ce qui serait un peu embetant, car on n'a plus de sous et pas possible d'en retirer ; quant a nos ressources "artisanales", elles sont encore trop embryonnaires.
Le camion qui nous sort de l'auberge et nous emmene a Trinidad a du etre le dernier a passer pour un moment. Depuis, il pleut toujours et la piste est devenue impraticable.
L'idee etait de rejoindre Trinidad, a l'est, pour remonter un fleuve dans un cargo charge de hamacs et de bananes, jusqu'a Puerto Villaroel sur la route de Cochabamba. Mais, en arrivant a Trinidad, on s'aperçoit assez vite que ça n'est pas la saison. Les bateaux de charge sont plutot de passage en hautes eaux, vers janvier fevrier. Du coup, il faut encore s'eloigner de notre but jusqu'a Santa Cruz, la metropole regionale de l'est bolivien.
L'escapade nous donne un aperçu de l'etat des pistes entre Rurre et Trinidad, assez inimaginable, et qui ne permet aux vehicules que des moyennes de 20 km/h au mieux, avec quelques transbordements en radeau pour traverser les rios. Au pire, ça ne passe pas du tout.
On prend aussi le pouls du mode de vie des plaines, une deuxieme Bolivie apparemment plus riche, plus tournee vers le Bresil et son mode de vie, on imagine. Les transports publics ont quasiment disparu de Trinidad, ou motos, quads et 4X4 sillonnent les rues. L'elevage a l'air de rapporter gros !
On passe beaucoup de temps sur la Plaza, tres grande et arboree, a observer la vie tranquille des paresseux qui vivent la. On en a decouvert quatre, dont une maman avec son petit accroche autour du cou. Leurs mouvements de grimpeurs experts sont aussi lents qu'on se l'imagine mais ils peuvent quand meme faire du chemin et la place doit leur paraitre etroite. Ils donnent l'impression de nager dans la mer verte des feuillages, avec des mouvements flegmatiques de plongeurs. Tandis qu'on dejeune en bordure de la place, l'un d'eux, un jeune, s'aventure sur une branche fine de mimosa jusqu'a ne plus tenir que par une main. Alors, il reste la, suspendu, absurdement plante a tourner sur lui meme a 1m50 du sol. Au bout de quelques photos, voyant que l'animal est vraiment coince, AJ lui tend une branche morte, a laquelle il se raccroche, comme par reflexe. Mais il ne lache pas son arbre. Alors, J coupe la branche, et le paresseux se retrouve pitoyablement par terre. On l'emmene sur un autre tronc, d'ou il entreprend une promenade assez vive et perilleuse, jusqu'a un magnifique arbre caoutchouc (le ficus elastica qui ne depasse pas trois metres de haut dans les pots chez nous), ou il finit par se restaurer.
On assiste aussi a un joyeux defile des ecoles de Trini, avec costumes colores ou couverts de perles, fanfares, danses et coiffures de plumes.
Ce n'est pas que Trinidad soit la plus belle ville du monde, mais on est quand meme content d'y etre arrive. Depuis Rurre, 5 heures de camionnette sur une piste cassante nous ont amenes a San Borja, ou l'etape est obligatoire car aucun transport ne part dans l'apres midi. Ce petit bled ne doit pas souvent voir des gringos, car les habitants nous devisagent froidement dans la rue et certains se retournent meme sur notre passage. On y cherche un hotel en vain, tout est plein (et cher) car c'est la fete du village. On essaie le stop pour s'echapper, car on ne se sent pas bien ici, mais en deux heures, pas un vehicule ne s'arrete (mais pas un ne passe non plus dans notre direction). Heureusement, les gardes de la reserve du Beni nous hebergent dans une espece de centre administratif. Ils sont un peu bourres, et nous laissent les cles pour y retourner. On dort sur deux tables, a l'exterieur, car il n'y a pas de chambres et que la chaleur est trop pesante pour s'enfourner dans la tente.
Cinq heures plus loin, le village de San Ignacio de Moxos nous plait beaucoup plus, avec sa belle eglise recente de style mission jesuite, son artisanat delicat, ses maisons colorees aux toits de tuiles, ses ruelles pavees de briques et des regards moins inquisiteurs. Non loin du village, la lagune est un joli but de promenade dans la pampa et ses marecages. Deux jeunes filles argentines y campent au mepris des tabaños, en tissant des bracelets pour financer leur voyage vers le Venezuela. Le voyage "artisanal" a l'air d'etre une institution chez les jeunes Argentins. Sur les traces du Che ?
A grosses gouttes, a flots, la pluie se met a tomber, et menace de nous coincer ici pour un temps indefini, ce qui serait un peu embetant, car on n'a plus de sous et pas possible d'en retirer ; quant a nos ressources "artisanales", elles sont encore trop embryonnaires.
Le camion qui nous sort de l'auberge et nous emmene a Trinidad a du etre le dernier a passer pour un moment. Depuis, il pleut toujours et la piste est devenue impraticable.
samedi 13 octobre 2007
La foret en fumee
Vue depuis l'Europe, la destruction de la foret amazonienne fait figure de pesant lieu commun, a coup de statistiques tellement incroyables qu'on finit par s'y habituer. En voyageant dans les regions parmi les plus preservees d'Amazonie, la legende prend forme et s'incarne un peu cruellement.
En lisant nos deux derniers messages, on pourrait s'imaginer un paradis tropical sans limites. Mais des endroits comme ceux qu'on a ete visiter autour de Rurre, il en reste finalement sans doute assez peu. Et les tronçonneuses les convoitent, les routes menacent de les traverser. Apparemment, beaucoup de locaux (ceux qui ne vivent pas du tourisme) n'attendent que ça. Les espaces non proteges paraissent aussi subir une forte pression de chasse et de capture. Singes, perroquets, toucans sont vendus illegalement pour devenir des animaux de compagnie.
De part et d'autre des pistes, entre Rurre et Trinidad, la foret a tout bonnement disparu, remplacee par des paturages a perte de vue. Des estancias a l'air prospere les jalonnent, alors que le feu ravage encore certaines zones. Ailleurs, des brulis recents avec les silhouettes tordues des arbres calcines. Seuls des palmiers paraissent resister aux assauts des flammes, parfois.
En venant de La Paz, on croise de nombreux camions charges d'immenses futs ainsi que les scieries qui les debitent. Apres Rurre, des troncs geants sont empiles sur les bords des routes, ici et la.
Et ou s'en va le bois charge dans les camions ? Sur le marche local en partie, mais a l'exportation pour beaucoup. De tels milieux qui se transforment en planchers pour les terrasses, en salons de jardin, ou en fenetres, c'est vraiment trop beau. Vive le progres ! Apres 20 000 km en avion pour raconter tout ça, on ne voudrait pas donner des leçons... mais si ce message permet d'eviter l'achat d'un meuble ou de trois fenetres en bois exotique, ce sera deja ça !
En lisant nos deux derniers messages, on pourrait s'imaginer un paradis tropical sans limites. Mais des endroits comme ceux qu'on a ete visiter autour de Rurre, il en reste finalement sans doute assez peu. Et les tronçonneuses les convoitent, les routes menacent de les traverser. Apparemment, beaucoup de locaux (ceux qui ne vivent pas du tourisme) n'attendent que ça. Les espaces non proteges paraissent aussi subir une forte pression de chasse et de capture. Singes, perroquets, toucans sont vendus illegalement pour devenir des animaux de compagnie.
De part et d'autre des pistes, entre Rurre et Trinidad, la foret a tout bonnement disparu, remplacee par des paturages a perte de vue. Des estancias a l'air prospere les jalonnent, alors que le feu ravage encore certaines zones. Ailleurs, des brulis recents avec les silhouettes tordues des arbres calcines. Seuls des palmiers paraissent resister aux assauts des flammes, parfois.
En venant de La Paz, on croise de nombreux camions charges d'immenses futs ainsi que les scieries qui les debitent. Apres Rurre, des troncs geants sont empiles sur les bords des routes, ici et la.
Et ou s'en va le bois charge dans les camions ? Sur le marche local en partie, mais a l'exportation pour beaucoup. De tels milieux qui se transforment en planchers pour les terrasses, en salons de jardin, ou en fenetres, c'est vraiment trop beau. Vive le progres ! Apres 20 000 km en avion pour raconter tout ça, on ne voudrait pas donner des leçons... mais si ce message permet d'eviter l'achat d'un meuble ou de trois fenetres en bois exotique, ce sera deja ça !
lundi 8 octobre 2007
Sous la dent des crocos
Depuis une dizaine d'annees, les habitants de Santa Rosa, a trois heures de bus de Rurre, protegent les abords du rio Yacuma : interdiction de chasser et de penetrer sans guide. Du coup, la faune y est exuberante et tres peu craintive. On rencontre sur place notre guide, Iber, qui travaille hors agence et nous emmene en pirogue pour une escapade de deux jours sur le rio.
L'ambiance est intime car le Yacuma est tres etroit en saison seche : pas plus d'une dizaine de metres de large. On avance tres lentement sous un soleil de plomb pour observer la vie du rivage.
Les oiseaux se bousculent : aigrettes, herons colores, martins pecheurs, rapaces ... Les jacanas aux longs doigts picorent parmi les familles placides de capibaras, un gros rongeur de la taille d'un sanglier. L'anhinga, une espece proche du cormoran au long cou de serpent et au bec comme un poinçon, peche ou se repose dans les arbres. Le haut de son corps tres clair contraste avec son ventre qui semble avoir ete trempe dans une encre noire. Les hoatzins ou sereres, deja rencontres dans la selva, braillent en groupes dans les feuillages ou ils s'ebattent maladroitement. Ils se laissent observer comme tous les autres animaux du rio, a quelques metres, en nous fixant de leurs grands yeux maladroits. Le jabiru, une enorme cigogne blanche au bec massif et au goitre rouge pendouillant, trone sur son nid haut perche en surveillant ses petits. Mais les vedettes du fleuve sont les caimans, omnipresents a fleur d'eau, les yeux emergeant a la surface, ou se reposant paresseusement sur les berges. Certains restent fixement la gueule ouverte, comme haletants, sans bouger. Deux gros specimens d'environ deux metres se jaugent immobiles et se laissent approcher a les toucher. De nuit, leurs yeux scintillent a la lueur des lampes et se refletent dans l'eau. Sur les berges se pressent par endroits des dizaines de bebes crocos qui paraissent nettement moins inquietants que leurs parents.
Des singes habitent des arbres de la rive. On retrouve les petits jaunes, qui montent a l'assaut du bateau pour chercher des friandises, un peu trop habitues a ce genre de pitreries. Plus raisonnables, les singes hurleurs se laissent simplement observer a distance. Leur couleur est ici variable, du blond au noir en passant par le rouge fonce.
Des milliers de tortues, petites, moyennes ou grandes, prennent le soleil sur les bois morts, a la queue leu leu comme des dominos, en equilibre sur leur ventre. A notre passage, certaines se laissent tomber a l'eau, comme des sucres dans le cafe.
L'anaconda restera une legende pour nous, malgre trois heures de recherche dans la pampa, a patauger en bottes dans les marecages qui survivent a la saison seche.
Enfin, totalement incongrus dans cette petite riviere, de magnifiques dauphins jouent dans les meandres les plus profonds. Gris sur le dessus, ils laissent entrevoir le reste de leur corps nettement rose. De temps en temps, leur long bec sort de l'eau dans un bruit d'eternuement. Un peu timides, ils ne viennent pas jouer avec nous quand on se baigne, mais tournent quand meme a proximite. Territoriaux, ils chassent de leur baignoire les caimans, ce qui nous permet de faire trempette, seulement mordilles par de petits poissons. Les pirhanas sont egalement absents de ce genre de piscine, mais on en pechera quand meme deux un poil plus loin ; degustes le soir grilles, excellents.
Accessoirement, cette visite nous donne l'occasion de tester la tente de montagne en conditions tropicales : deux suees memorables, surtout la fois ou pour echapper aux moustiques, on l'installe dans la chambre de l'hospedaje !
L'ambiance est intime car le Yacuma est tres etroit en saison seche : pas plus d'une dizaine de metres de large. On avance tres lentement sous un soleil de plomb pour observer la vie du rivage.
Les oiseaux se bousculent : aigrettes, herons colores, martins pecheurs, rapaces ... Les jacanas aux longs doigts picorent parmi les familles placides de capibaras, un gros rongeur de la taille d'un sanglier. L'anhinga, une espece proche du cormoran au long cou de serpent et au bec comme un poinçon, peche ou se repose dans les arbres. Le haut de son corps tres clair contraste avec son ventre qui semble avoir ete trempe dans une encre noire. Les hoatzins ou sereres, deja rencontres dans la selva, braillent en groupes dans les feuillages ou ils s'ebattent maladroitement. Ils se laissent observer comme tous les autres animaux du rio, a quelques metres, en nous fixant de leurs grands yeux maladroits. Le jabiru, une enorme cigogne blanche au bec massif et au goitre rouge pendouillant, trone sur son nid haut perche en surveillant ses petits. Mais les vedettes du fleuve sont les caimans, omnipresents a fleur d'eau, les yeux emergeant a la surface, ou se reposant paresseusement sur les berges. Certains restent fixement la gueule ouverte, comme haletants, sans bouger. Deux gros specimens d'environ deux metres se jaugent immobiles et se laissent approcher a les toucher. De nuit, leurs yeux scintillent a la lueur des lampes et se refletent dans l'eau. Sur les berges se pressent par endroits des dizaines de bebes crocos qui paraissent nettement moins inquietants que leurs parents.
Des singes habitent des arbres de la rive. On retrouve les petits jaunes, qui montent a l'assaut du bateau pour chercher des friandises, un peu trop habitues a ce genre de pitreries. Plus raisonnables, les singes hurleurs se laissent simplement observer a distance. Leur couleur est ici variable, du blond au noir en passant par le rouge fonce.
Des milliers de tortues, petites, moyennes ou grandes, prennent le soleil sur les bois morts, a la queue leu leu comme des dominos, en equilibre sur leur ventre. A notre passage, certaines se laissent tomber a l'eau, comme des sucres dans le cafe.
L'anaconda restera une legende pour nous, malgre trois heures de recherche dans la pampa, a patauger en bottes dans les marecages qui survivent a la saison seche.
Enfin, totalement incongrus dans cette petite riviere, de magnifiques dauphins jouent dans les meandres les plus profonds. Gris sur le dessus, ils laissent entrevoir le reste de leur corps nettement rose. De temps en temps, leur long bec sort de l'eau dans un bruit d'eternuement. Un peu timides, ils ne viennent pas jouer avec nous quand on se baigne, mais tournent quand meme a proximite. Territoriaux, ils chassent de leur baignoire les caimans, ce qui nous permet de faire trempette, seulement mordilles par de petits poissons. Les pirhanas sont egalement absents de ce genre de piscine, mais on en pechera quand meme deux un poil plus loin ; degustes le soir grilles, excellents.
Accessoirement, cette visite nous donne l'occasion de tester la tente de montagne en conditions tropicales : deux suees memorables, surtout la fois ou pour echapper aux moustiques, on l'installe dans la chambre de l'hospedaje !
Machette et Hamac
5h30 du matin, la selva est encore noire d'encre. La vie diurne commence a s'eveiller et tout autour resonnent comme des roulements de tambour les grognements sourds des singes hurleurs. Tous les quatre, on est tapis a la queue leu leu derriere Severo le guide, qui dicte notre demarche et la lumiere des frontales. On se met successivement a courir, a marcher sur des oeufs ou a se poster en affut, pour que Severo puisse reperer les singes dans la canopee.
Son pas est impressionnant, a la fois lent et rapide, le pied tour a tour ancre dans le sol ou comme glissant silencieusement juste au-dessus des feuilles mortes et des branchages. Il regarde en bas, mais aussi le haut des arbres, et a droite, et a gauche. Il joue de la machette de sa main droite pour nous ouvrir le chemin.
Les cris des singes se rapprochent apres un long mouvement tournant. On entend plusieurs groupes, mais on serait incapable de les situer. Plus on approche du but, plus la marche devient effrenee, et Severo est vraiment a fond. Nous, on essaie juste de ne pas le perdre. Soudain, les arbres se mettent a bouger pour laisser apparaitre une femelle et son petit qui prennent la tangente. On laisse sur notre droite un groupe de petits singes qui se balancent dans les branches ; pas le temps de s'arreter, car il faut suivre un gros male de singe hurleur. De pelage orange sombre, il nous observe naivement de ses grands yeux tristes, campe sur une branche qu'il entoure de sa longue queue, vingt metres au-dessus de nous. Puis, il s'echappe de palmier en palmier, agile et lent comme un felin ; les feuillages crissent a son passage.
Il est maintenant 7 h et, notre objectif atteint, on rentre au campement se restaurer. C'est le grand luxe car Roxanna, notre cuisiniere, a fait des crepes ; pas une miette n'est laissee aux fourmis !
On partage ce periple au coeur de la selva avec un couple de Francais pleins d'entrain, Celine et Francois, qui sillonnent l'Amerique du Sud a velo (leur site internet : http://velharmonie.apinc.org). Grace a eux, quelques photos illustrent pour une fois ce texte !
On s'impregne au fil des promenades de l'ambiance sonore et visuelle de la foret primaire avec des arbres elances, parfois immenses, qui se battent pour atteindre la lumiere. Le ficus est ici un noble vegetal sauvage ! Parfois, cinq etages de vegetation se superposent dans une foret qui reste pourtant etonnament penetrable, a la difference de ce qu'on a pu observer au Perou.

Le bon et le mauvais se cotoient indistinctement a nos yeux de profanes mais Severo nous enseigne quelques rudiments pour survivre. Ici pousse le Curare, arbre au majestueux tronc lisse ancre dans le sol sans racines apparentes ; ecorche, il donne un liquide mousseux et mortel. C'est un poison pratique pour la peche, car quelques gouttes deversees dans une mare suffisent a y tuer tous les poissons ! La mama Naturaleza pourvoira au repeuplement... La Uña de Gato est une liane ligneuse nettement plus sympatique, malgre ses allures de tres long serpent tout en volutes, qui cherche la lumiere et finit par etrangler les arbres qui la portent. Son tronc recele de l'eau en quantite, collectee en decoupant des tronçons a la machette. Severo nous en apporte environ 2 m tenus a l'horizontale, et rien ne coule. Des qu'on le penche, l'eau pure et fraiche sans aucun gout de bois en sort comme d'un robinet. L'Uña de Gato est aussi utilisee dans le traitement du SIDA. Au detour d'un sentier, Severo gratte un tronc et nous fait gouter une ecorce amere dont on extrait la quinine, un remede anti malaria. En tant que repellent, on garnit nos chaussettes d'une ecorce a forte odeur et gout d'ail, qui peut aussi servir pour epicer les plats. En cas de fringale, il est possible d'avaler des termites toutes crues toutes vivantes, une excellente source de proteines. Toutes sortes de palmiers abondent ; l'un d'eux s'etant fracasse a terre, Severo en extirpe le coeur a grands coups de machette, mets savoureux et rafraichissant. Certains palmiers produisent des graines propices a la confection de bijoux, ce qui nous occupe entre une promenade et une baignade.
L'eau du rio Beni est loin d'etre limpide ; la vase est consistante mais on se baigne avec plaisir dans le courant pour echapper a la chaleur terrassante des heures les plus caliente et pour se laver. Un radeau deux places manie avec une perche nous permet de nous eloigner des eaux stagnantes pour atteindre des veines de courant.
La nuit, pas question de dormir tout de suite ! Armes de frontales tenues a la main, on inspecte les abords des chemins a la recherche d'insectes et de grenouilles, et le bord du rio pour traquer caimans et tapirs. Les lucioles clignotent, les yeux des caimans brillent rouge, le tapir gras et bonhomme nous approche tranquillement sans paraitre nous voir a la sortie de son bain. La encore, Severo est a bloc, encore plus motive que nous pour en trouver un autre, alors qu'il en a surement deja vu des milliers. On attend longtemps sur des feuilles sieges en somnolant, mais pas d'autre apparition. Pourtant, le jaguar n'est pas loin car au petit matin, un cadavre d'opossum a la tete arrachee git sur le bord du sentier parcouru pendant la nuit, a 500 m du campement...
Les promenades de jour et l'oeil de lynx de J nous permettent d'observer de nombreuses especes d'oiseaux : perroquets, toucans, hoatzins, rapaces et une infinite de grands passereaux aux formes et aux couleurs incroyables. Quelques bandes de petits singes jaunes animent parfois le haut des arbres. Ils nous observent de loin en gigotant nerveusement, curieux et apeures. La foret resonne parfois du cri rauque des grands aras rouges qu'on ira contempler un soir du haut de leur falaise. Leur vol est ample au-dessus de la canopee sur fond du grand fleuve. Tout autour, des petits perroquets verts s'ebattent confusement et l'air est plein de leurs appels aigus.

On croise des arbres monumentaux ; d'apres Severo, les plus vieux ont 200 ans, apres quoi ils choient. Les racines sont souvent superficielles et peuvent parfois s'etendre a plus de quarante metres. Pour certaines especes, elles ressemblent a des murs etroits et plus hauts que J qui rayonnent autour du tronc. Quasiment toutes les feuilles de la strate arbustive portent la marque des insectes, notamment celles d'une chenille qui decoupe des ronds parfaits dans les jeunes feuilles encore enroulees. Une fois la feuille deroulee, un joli motif repetitif la decore en ligne.

Celine prend des photos de tous les insectes : araignees toxiques a l'abdomen geant, araignees sauteuses toute plates, dangereuses, criquets, chenilles herissees multicolores et toxiques, papillons ultra colores. Les fourmis coupeuses de feuilles tracent de veritables sentiers dans la foret. On revient de nos escapades nantis de quelques tiques et ça nous gratte un peu partout. C'est baignade obligee en rentrant ; Severo lave ses habits tous les jours. Au camp, tres peu d'insectes piquants nous importunent et les moustiques sont quasi absents. Malgre tout, chacun regagnera Rurre couvert de boutons!
Rurrenabaque somnole le long du fleuve Beni a une vingtaine d'heures de bus de La Paz et 3500 m en dessous. Le contraste est saisissant entre l'Altiplano et la plaine amazonienne. Les habits traditionnels ont quasi disparu. Ici, tout le monde est habille comme chez nous en ete. La pauvrete est moins criante que dans les montagnes. Globalement, la ville, tres touristique, a l'air prospere.
Il fait 30ºC bien sonnes et un voile de fumee trouble l'horizon. Ce sont les brulis de la fin de la saison seche, visant a etendre et entretenir les paturages. Du coup, les avions sont bloques et il y a tres peu de gringos. L'artisanat est serieusement reduit ; le tissage a disparu des etals. Ce sont principalement les jeunes baroudeurs sud americains qui vendent des bijoux qu'ils confectionnent a partir de graines, de bois, de plumes, pour financer leur voyage. La musique sonne agreablement a nos oreilles : finie la coimbra saturee de synthe et de boite a rythmes, qui sevit plus haut.
Mais la veritable star de Rurre pour nous, c'est le hamac, ou on se balance paresseusement en attendant la pluie. Que bueno !
Son pas est impressionnant, a la fois lent et rapide, le pied tour a tour ancre dans le sol ou comme glissant silencieusement juste au-dessus des feuilles mortes et des branchages. Il regarde en bas, mais aussi le haut des arbres, et a droite, et a gauche. Il joue de la machette de sa main droite pour nous ouvrir le chemin.
Les cris des singes se rapprochent apres un long mouvement tournant. On entend plusieurs groupes, mais on serait incapable de les situer. Plus on approche du but, plus la marche devient effrenee, et Severo est vraiment a fond. Nous, on essaie juste de ne pas le perdre. Soudain, les arbres se mettent a bouger pour laisser apparaitre une femelle et son petit qui prennent la tangente. On laisse sur notre droite un groupe de petits singes qui se balancent dans les branches ; pas le temps de s'arreter, car il faut suivre un gros male de singe hurleur. De pelage orange sombre, il nous observe naivement de ses grands yeux tristes, campe sur une branche qu'il entoure de sa longue queue, vingt metres au-dessus de nous. Puis, il s'echappe de palmier en palmier, agile et lent comme un felin ; les feuillages crissent a son passage.
Il est maintenant 7 h et, notre objectif atteint, on rentre au campement se restaurer. C'est le grand luxe car Roxanna, notre cuisiniere, a fait des crepes ; pas une miette n'est laissee aux fourmis !
On partage ce periple au coeur de la selva avec un couple de Francais pleins d'entrain, Celine et Francois, qui sillonnent l'Amerique du Sud a velo (leur site internet : http://velharmonie.apinc.org). Grace a eux, quelques photos illustrent pour une fois ce texte !
On s'impregne au fil des promenades de l'ambiance sonore et visuelle de la foret primaire avec des arbres elances, parfois immenses, qui se battent pour atteindre la lumiere. Le ficus est ici un noble vegetal sauvage ! Parfois, cinq etages de vegetation se superposent dans une foret qui reste pourtant etonnament penetrable, a la difference de ce qu'on a pu observer au Perou.
Le bon et le mauvais se cotoient indistinctement a nos yeux de profanes mais Severo nous enseigne quelques rudiments pour survivre. Ici pousse le Curare, arbre au majestueux tronc lisse ancre dans le sol sans racines apparentes ; ecorche, il donne un liquide mousseux et mortel. C'est un poison pratique pour la peche, car quelques gouttes deversees dans une mare suffisent a y tuer tous les poissons ! La mama Naturaleza pourvoira au repeuplement... La Uña de Gato est une liane ligneuse nettement plus sympatique, malgre ses allures de tres long serpent tout en volutes, qui cherche la lumiere et finit par etrangler les arbres qui la portent. Son tronc recele de l'eau en quantite, collectee en decoupant des tronçons a la machette. Severo nous en apporte environ 2 m tenus a l'horizontale, et rien ne coule. Des qu'on le penche, l'eau pure et fraiche sans aucun gout de bois en sort comme d'un robinet. L'Uña de Gato est aussi utilisee dans le traitement du SIDA. Au detour d'un sentier, Severo gratte un tronc et nous fait gouter une ecorce amere dont on extrait la quinine, un remede anti malaria. En tant que repellent, on garnit nos chaussettes d'une ecorce a forte odeur et gout d'ail, qui peut aussi servir pour epicer les plats. En cas de fringale, il est possible d'avaler des termites toutes crues toutes vivantes, une excellente source de proteines. Toutes sortes de palmiers abondent ; l'un d'eux s'etant fracasse a terre, Severo en extirpe le coeur a grands coups de machette, mets savoureux et rafraichissant. Certains palmiers produisent des graines propices a la confection de bijoux, ce qui nous occupe entre une promenade et une baignade.
L'eau du rio Beni est loin d'etre limpide ; la vase est consistante mais on se baigne avec plaisir dans le courant pour echapper a la chaleur terrassante des heures les plus caliente et pour se laver. Un radeau deux places manie avec une perche nous permet de nous eloigner des eaux stagnantes pour atteindre des veines de courant.
La nuit, pas question de dormir tout de suite ! Armes de frontales tenues a la main, on inspecte les abords des chemins a la recherche d'insectes et de grenouilles, et le bord du rio pour traquer caimans et tapirs. Les lucioles clignotent, les yeux des caimans brillent rouge, le tapir gras et bonhomme nous approche tranquillement sans paraitre nous voir a la sortie de son bain. La encore, Severo est a bloc, encore plus motive que nous pour en trouver un autre, alors qu'il en a surement deja vu des milliers. On attend longtemps sur des feuilles sieges en somnolant, mais pas d'autre apparition. Pourtant, le jaguar n'est pas loin car au petit matin, un cadavre d'opossum a la tete arrachee git sur le bord du sentier parcouru pendant la nuit, a 500 m du campement...
Les promenades de jour et l'oeil de lynx de J nous permettent d'observer de nombreuses especes d'oiseaux : perroquets, toucans, hoatzins, rapaces et une infinite de grands passereaux aux formes et aux couleurs incroyables. Quelques bandes de petits singes jaunes animent parfois le haut des arbres. Ils nous observent de loin en gigotant nerveusement, curieux et apeures. La foret resonne parfois du cri rauque des grands aras rouges qu'on ira contempler un soir du haut de leur falaise. Leur vol est ample au-dessus de la canopee sur fond du grand fleuve. Tout autour, des petits perroquets verts s'ebattent confusement et l'air est plein de leurs appels aigus.
On croise des arbres monumentaux ; d'apres Severo, les plus vieux ont 200 ans, apres quoi ils choient. Les racines sont souvent superficielles et peuvent parfois s'etendre a plus de quarante metres. Pour certaines especes, elles ressemblent a des murs etroits et plus hauts que J qui rayonnent autour du tronc. Quasiment toutes les feuilles de la strate arbustive portent la marque des insectes, notamment celles d'une chenille qui decoupe des ronds parfaits dans les jeunes feuilles encore enroulees. Une fois la feuille deroulee, un joli motif repetitif la decore en ligne.
Celine prend des photos de tous les insectes : araignees toxiques a l'abdomen geant, araignees sauteuses toute plates, dangereuses, criquets, chenilles herissees multicolores et toxiques, papillons ultra colores. Les fourmis coupeuses de feuilles tracent de veritables sentiers dans la foret. On revient de nos escapades nantis de quelques tiques et ça nous gratte un peu partout. C'est baignade obligee en rentrant ; Severo lave ses habits tous les jours. Au camp, tres peu d'insectes piquants nous importunent et les moustiques sont quasi absents. Malgre tout, chacun regagnera Rurre couvert de boutons!
Rurrenabaque somnole le long du fleuve Beni a une vingtaine d'heures de bus de La Paz et 3500 m en dessous. Le contraste est saisissant entre l'Altiplano et la plaine amazonienne. Les habits traditionnels ont quasi disparu. Ici, tout le monde est habille comme chez nous en ete. La pauvrete est moins criante que dans les montagnes. Globalement, la ville, tres touristique, a l'air prospere.
Il fait 30ºC bien sonnes et un voile de fumee trouble l'horizon. Ce sont les brulis de la fin de la saison seche, visant a etendre et entretenir les paturages. Du coup, les avions sont bloques et il y a tres peu de gringos. L'artisanat est serieusement reduit ; le tissage a disparu des etals. Ce sont principalement les jeunes baroudeurs sud americains qui vendent des bijoux qu'ils confectionnent a partir de graines, de bois, de plumes, pour financer leur voyage. La musique sonne agreablement a nos oreilles : finie la coimbra saturee de synthe et de boite a rythmes, qui sevit plus haut.
Mais la veritable star de Rurre pour nous, c'est le hamac, ou on se balance paresseusement en attendant la pluie. Que bueno !
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