Son pas est impressionnant, a la fois lent et rapide, le pied tour a tour ancre dans le sol ou comme glissant silencieusement juste au-dessus des feuilles mortes et des branchages. Il regarde en bas, mais aussi le haut des arbres, et a droite, et a gauche. Il joue de la machette de sa main droite pour nous ouvrir le chemin.
Les cris des singes se rapprochent apres un long mouvement tournant. On entend plusieurs groupes, mais on serait incapable de les situer. Plus on approche du but, plus la marche devient effrenee, et Severo est vraiment a fond. Nous, on essaie juste de ne pas le perdre. Soudain, les arbres se mettent a bouger pour laisser apparaitre une femelle et son petit qui prennent la tangente. On laisse sur notre droite un groupe de petits singes qui se balancent dans les branches ; pas le temps de s'arreter, car il faut suivre un gros male de singe hurleur. De pelage orange sombre, il nous observe naivement de ses grands yeux tristes, campe sur une branche qu'il entoure de sa longue queue, vingt metres au-dessus de nous. Puis, il s'echappe de palmier en palmier, agile et lent comme un felin ; les feuillages crissent a son passage.
Il est maintenant 7 h et, notre objectif atteint, on rentre au campement se restaurer. C'est le grand luxe car Roxanna, notre cuisiniere, a fait des crepes ; pas une miette n'est laissee aux fourmis !
On partage ce periple au coeur de la selva avec un couple de Francais pleins d'entrain, Celine et Francois, qui sillonnent l'Amerique du Sud a velo (leur site internet : http://velharmonie.apinc.org). Grace a eux, quelques photos illustrent pour une fois ce texte !
On s'impregne au fil des promenades de l'ambiance sonore et visuelle de la foret primaire avec des arbres elances, parfois immenses, qui se battent pour atteindre la lumiere. Le ficus est ici un noble vegetal sauvage ! Parfois, cinq etages de vegetation se superposent dans une foret qui reste pourtant etonnament penetrable, a la difference de ce qu'on a pu observer au Perou.
Le bon et le mauvais se cotoient indistinctement a nos yeux de profanes mais Severo nous enseigne quelques rudiments pour survivre. Ici pousse le Curare, arbre au majestueux tronc lisse ancre dans le sol sans racines apparentes ; ecorche, il donne un liquide mousseux et mortel. C'est un poison pratique pour la peche, car quelques gouttes deversees dans une mare suffisent a y tuer tous les poissons ! La mama Naturaleza pourvoira au repeuplement... La Uña de Gato est une liane ligneuse nettement plus sympatique, malgre ses allures de tres long serpent tout en volutes, qui cherche la lumiere et finit par etrangler les arbres qui la portent. Son tronc recele de l'eau en quantite, collectee en decoupant des tronçons a la machette. Severo nous en apporte environ 2 m tenus a l'horizontale, et rien ne coule. Des qu'on le penche, l'eau pure et fraiche sans aucun gout de bois en sort comme d'un robinet. L'Uña de Gato est aussi utilisee dans le traitement du SIDA. Au detour d'un sentier, Severo gratte un tronc et nous fait gouter une ecorce amere dont on extrait la quinine, un remede anti malaria. En tant que repellent, on garnit nos chaussettes d'une ecorce a forte odeur et gout d'ail, qui peut aussi servir pour epicer les plats. En cas de fringale, il est possible d'avaler des termites toutes crues toutes vivantes, une excellente source de proteines. Toutes sortes de palmiers abondent ; l'un d'eux s'etant fracasse a terre, Severo en extirpe le coeur a grands coups de machette, mets savoureux et rafraichissant. Certains palmiers produisent des graines propices a la confection de bijoux, ce qui nous occupe entre une promenade et une baignade.
L'eau du rio Beni est loin d'etre limpide ; la vase est consistante mais on se baigne avec plaisir dans le courant pour echapper a la chaleur terrassante des heures les plus caliente et pour se laver. Un radeau deux places manie avec une perche nous permet de nous eloigner des eaux stagnantes pour atteindre des veines de courant.
La nuit, pas question de dormir tout de suite ! Armes de frontales tenues a la main, on inspecte les abords des chemins a la recherche d'insectes et de grenouilles, et le bord du rio pour traquer caimans et tapirs. Les lucioles clignotent, les yeux des caimans brillent rouge, le tapir gras et bonhomme nous approche tranquillement sans paraitre nous voir a la sortie de son bain. La encore, Severo est a bloc, encore plus motive que nous pour en trouver un autre, alors qu'il en a surement deja vu des milliers. On attend longtemps sur des feuilles sieges en somnolant, mais pas d'autre apparition. Pourtant, le jaguar n'est pas loin car au petit matin, un cadavre d'opossum a la tete arrachee git sur le bord du sentier parcouru pendant la nuit, a 500 m du campement...
Les promenades de jour et l'oeil de lynx de J nous permettent d'observer de nombreuses especes d'oiseaux : perroquets, toucans, hoatzins, rapaces et une infinite de grands passereaux aux formes et aux couleurs incroyables. Quelques bandes de petits singes jaunes animent parfois le haut des arbres. Ils nous observent de loin en gigotant nerveusement, curieux et apeures. La foret resonne parfois du cri rauque des grands aras rouges qu'on ira contempler un soir du haut de leur falaise. Leur vol est ample au-dessus de la canopee sur fond du grand fleuve. Tout autour, des petits perroquets verts s'ebattent confusement et l'air est plein de leurs appels aigus.
On croise des arbres monumentaux ; d'apres Severo, les plus vieux ont 200 ans, apres quoi ils choient. Les racines sont souvent superficielles et peuvent parfois s'etendre a plus de quarante metres. Pour certaines especes, elles ressemblent a des murs etroits et plus hauts que J qui rayonnent autour du tronc. Quasiment toutes les feuilles de la strate arbustive portent la marque des insectes, notamment celles d'une chenille qui decoupe des ronds parfaits dans les jeunes feuilles encore enroulees. Une fois la feuille deroulee, un joli motif repetitif la decore en ligne.
Celine prend des photos de tous les insectes : araignees toxiques a l'abdomen geant, araignees sauteuses toute plates, dangereuses, criquets, chenilles herissees multicolores et toxiques, papillons ultra colores. Les fourmis coupeuses de feuilles tracent de veritables sentiers dans la foret. On revient de nos escapades nantis de quelques tiques et ça nous gratte un peu partout. C'est baignade obligee en rentrant ; Severo lave ses habits tous les jours. Au camp, tres peu d'insectes piquants nous importunent et les moustiques sont quasi absents. Malgre tout, chacun regagnera Rurre couvert de boutons!
Rurrenabaque somnole le long du fleuve Beni a une vingtaine d'heures de bus de La Paz et 3500 m en dessous. Le contraste est saisissant entre l'Altiplano et la plaine amazonienne. Les habits traditionnels ont quasi disparu. Ici, tout le monde est habille comme chez nous en ete. La pauvrete est moins criante que dans les montagnes. Globalement, la ville, tres touristique, a l'air prospere.
Il fait 30ºC bien sonnes et un voile de fumee trouble l'horizon. Ce sont les brulis de la fin de la saison seche, visant a etendre et entretenir les paturages. Du coup, les avions sont bloques et il y a tres peu de gringos. L'artisanat est serieusement reduit ; le tissage a disparu des etals. Ce sont principalement les jeunes baroudeurs sud americains qui vendent des bijoux qu'ils confectionnent a partir de graines, de bois, de plumes, pour financer leur voyage. La musique sonne agreablement a nos oreilles : finie la coimbra saturee de synthe et de boite a rythmes, qui sevit plus haut.
Mais la veritable star de Rurre pour nous, c'est le hamac, ou on se balance paresseusement en attendant la pluie. Que bueno !
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