Arrives au matin a Santa Cruz, on se propulse illico un peu plus loin sur la route de Cochabamba.
Les environs de la ville, aujourd'hui la plus peuplee et peut-etre la plus prospere de Bolivie, concentrent certains aspects repoussants de la modernite a l'occidentale : pubs grandeur nature, quatre voies, trafic, zones commerciales a perte de vue. La foret tropicale a ici ete un peu sacrifiee sur l'autel de l'elevage bovin, dont le succes a entraine une croissance explosive qui se poursuit aujourd'hui. Il parait que la region a non seulement attiree les campesinos des montagnes, mais aussi des colons japonais, italiens, palestiniens, et des mormons. On en croisera deux habilles en salopette dans la gare routiere, comme echappes d'un autre temps.
Apres une nuit de bus sur une route parfaitement asphaltee depuis Trinidad, on s'embarque direct dans un minibus vers Buena Vista (no salsa) a 2h30, un des lieux favoris de villegiature des riches cruceniens. Buena Vista est charmante, avec comme toujours une vaste place ombragee et fleurie, et les abords de la jungle a deux pas. Les collegiens y organisent un festival de theatre qui durera toute la semaine. On y vend le meilleur cafe de Bolivie ; prepare a la cafetiere italienne par un restaurateur allemand, il est effectivement delicieux. On y deguste aussi du fromage suisse - un regal - fabrique aux alentours, qui tranche avec celui des marches, assez fade et curieusement toujours semblable depuis le Perou.
L'atmosphere est reposante, avec des promenades vers le rio Surutu, rouge laterite, ou des singes devorent les plantes du rivage. On en profite aussi pour se retirer une ultime fois dans la jungle, en bordure du Parc National Amboro. Cette zone protegee a vu ses limites reculer de 20 km dans les dix dernieres annees, suite a l'installation de familles de plus en plus nombreuses, parfois emigrees de l'altiplano ou deplacees du Chapare sous la pression des etats-uniens. Aujourd'hui, les communautes les plus proches du parc gerent un peu en proprietaires l'acces des touristes, sous l'oeil placide du guardaparque.
A Buena Vista, les trois agences proposent des tours premaches ; on prefererait s'organiser seuls, mais difficile de collecter des infos. Alors on part en autonomie de trois jours, avec 10 litres d'eau sur le dos, au petit bonheur. Un taxi collectif nous depose sur une piste de 15km qui mene au premier poste de garde a l'entree du parc. Un camion nous deleste gentiment de trois kilometres, puis on travers les flots rouges a pied avant de s'enfoncer a travers des paturages et des plantations de jeunes tekes, essai d'acclimation d'un arbre coreen pour produire de la pate a papier. Il ne reste de l'ancienne foret que quelques palmiers qui decorent certains champs. Les manguiers et les orangers foisonnent. L'ombre est maigre et la sueur degouline. Le peuplement est un composite assez bizarre d'une communaute villageoise vivant disseminee dans des habitations de bois aux toits de palmes sechees, et d'une riche estancia qui prospere de l'elevage bovin.
Au poste de garde, un petit varan part en courant a notre approche. Le lieu est desert, arbore, on s'y pose un moment. Bientot arrive l'un des hommes de la communaute, qui nous incite a nous diriger vers le refuge ecotouristique situe a deux pas. On decouvre un confort inattendu : lits-dortoirs, douches, baños, cuisine et repas a la demande. Une fois la tente installee au coeur des palmiers, on part en vadrouille pour decouvrir la frange de la foret. Des Sereres en nombre (les oiseaux "prehistoriques") se pressent bruyamment dans la pampa, puis la foret profonde nous regale a nouveau de son atmosphere sereine et de son ciel enchevetre. Au bout, le rio Saguayo laisse ecouler ses eaux beige tandis que quelques toucans et quelques pics, beaucoup de perroquets, profitent des dernieres heures de clarte.
Durant quatre jours, promenades diurnes et nocturnes s'enchainent sur les sentiers, le long du rio, entrecoupees de douches et de pauses lecture au camp. On passe pas mal de temps avec les trois gamins de la famille la plus proche, arrivee ici il y a douze ans depuis Montero, la ville la plus proche. Les insectes sont un peu plus reveilles qu'a Rurre, notamment les moustiques et toutes sortes de mouches et de tiques. Un soir, des singes capucins virevoltent au dessus du camp comme des sentinelles enervees, tandis qu'un autre matin un Jochi Pintao (entre le rat et le castor, brun tachete de blanc...) deboule entre deux chaises. De nouveaux animaux etranges se laissent observer : une bande de petits chiens sauvages au corps sombre et a la tete rousse joue un matin dans une piscine du rio Saguayo ; un autre matin tres tot, un gros rat a grandes oreilles se desaltere. Un chevreuil ou un cerf roux vif detale a notre arrivee alors qu'on remonte l'arroyo Chonta. Une nuit, on croise deux paires d'yeux a longue queue, tres bas sur pattes, peut-etre des renards ou bien des meleros. Un singe nocturne se balance dans les arbres a la lueur de nos frontales, lors d'une longue nuit de veille a la recherche du tapir, dont les traces pullulent sur le sable.
Comme a Ivochote ou a Rurre, la foret est magnifique, magique. Elle etreint un relief chahute, domine par les 1600 m du Cerro Amboro, flanque d'une falaise impressionnante ; de loin, un petit air de contreforts du Vercors. Le sous-bois nous parait plus touffu et impenetrable qu'a Rurrenabaque, et des panneaux attirent notre attention sur de nouvelles especes comme le sangre de toro, qui laisse couler de son tronc sombre une resine rouge-sang. Le temps est radieux et l'air brulant.
Ultime etape sur la route de la montagne, Villa Tunari est - dit-on - l'un des relais importants de production et de transfert de la cocaïne (comme San Borja, traverse il y a dix jours). A l'occasion d'une promenade aux alentours, on tombe par hasard sur une petite usine familiale de raffinement ou on passe l'apres midi, qui se termine par une petite degustation en compagnie du tres cordial Juan Carlos.
En fait non, on n'a meme pas vu un champ de coca et Villa Tunari, a l'ambiance plutot detendue, s'apparente plus a une ville etape sur l'une des routes les plus frequentees du pays qu'a un haut lieu du trafic de la drogue. Le controle narcotrafic sur la route de Cochabamba rappelle cette realite locale, meme s'il nous a paru tres mou.
Ici, le soleil chauffe encore plus et nos peaux gresillent ; des orages explosent la nuit, et la pluie violente tape les toits avant que le soleil ne reprenne son regne. Aux alentours, les paturages ont disparu, la foret est a nouveau tres presente mais il y a aussi des plantations de bananes et d'ananas. Des echoppes de bord de route croulent sous les ananas, les bananes, les avocats, les gousses de cacao, et toutes sortes de fruits inconnus (on goute le cacao frais, comme un bonbon amer enrobe d'une pulpe acidulee).
Villa Tunari est aussi le repaire d'ONG, l'une travaillant avec les enfants des rues, l'autre qui recueille et soigne des animaux provenant de cirques, de zoos, saisis sur les marches ou amenes par des particuliers.
Quelques orchidees ornent les troncs dans un bout de foret a la sortie de la ville, but d'une ultime ballade dans la selva. Globalement quand meme, assomes de chaleur, on se traine un peu. C'est donc avec une joie non dissimulee qu'on s'embarque dans le bus en direction de Cochabamba, troisieme ville du pays, un peu plus de 2000 m plus haut. Des les premiers lacets, la vegetation se transforme, plus humide, avec des arbres plus exuberants, etouffes de bromeliacees, de lichens, de philodendrons geants et de lianes fleuries.
Et puis brutalement, plus rien que la terre rase, les champs de pommes de terre bien verts, les cabanes d'adobe et d'ichu, l'altiplano retrouve.