Les vallées calchaquies, on adore, che !
Un art de vivre tranquille et décontracté, basé sur la confiance. Une atmosphère agréable et détendue, légèrement appesantie par la chaleur qui pointe à certaines heures de la journée, juste avant l'orage. Un été qui commence comme un charme, l'oasis à deux pas, les déserts tout autour, de mille couleurs et textures, arides ou plein d'épineux, parfois même de vieux algarrobos pluricentenaires ont réussi à s'y enraciner. Cachi, Molinos, Angastaco, Cafayate, autant d'étapes délicieuses entrecoupées de journées plus ardues à affronter soleil et sécheresse, à pied, à vélo ou en stop. Les villages, plus ou moins peuplés, - Cafayate est le plus grand, avec 10.000 habitants - s'égrènent sur 150 km de la Ruta 40, la plus longue du pays, qui relie la frontière bolivienne à la Terre de Feu.
Molinos est riche d'une église merveilleusement ouvragée en bois de cactus. Un chemin de croix tissé par des artisans locaux orne les murs de la nef. Sise en bordure du village, des champs qui longent le rio la touchent et une vieille demeure lui fait face, construite par l'un des gouverneurs de Salta - chasseur d'Indiens. Dans le reste du hameau, de belles baraques en adobe sont en train de s'écrouler. Le portail d'un salon de coiffure nous paraît magnifique de loin ; de près, il faut bien admettre qu'il est en fait en polystyrène ! Deux jours durant, on va se perdre dans le désert environnant à la recherche de fabuleuses montagnes qui, depuis le mirador de Molinos, ressemblent à la Scandola en Corse. Comme d'habitude, on fait quelques réserves d'eau avant de partir. Et cette fois-ci, c'est vraiment vital car les alentours sont épouvantablement secs. Juste coule, à mi-temps et très coloré, le principal rio, qui descend du Nevado de Cachi à une cinquantaine de kilomètres. On quitte rapidement ses rives ; la progression n'est pas si facile car de chemin sous nos pieds, point. Une errance au fil des oueds commence, sous un soleil de plomb, plus ou moins toujours dans la même direction, avec un vague objectif mais sans bien savoir où aller. La végétation pique et agresse peau et vêtements. On remonte finalement une petite vallée sèche qui mène à un col, mais les rouges montagnes sont encore loin derrière. Seules des chèvres menées par un chien donnent une vie bêlante et aboyante au paysage. Au bout d'une jolie marche de crête, un petit sommet panoramique nous offre un site extraordinairement planant pour camper. Avec au loin la fameuse arête du Cachi, la seule enneigée, tout autour ces montagnes sèches, inhospitalières, tranchées d'oueds sablonneux, et au près mais inaccessibles, les montagnes ensorcelantes, moutonnées d'un granite opulent. Une immense solitude se dégage de l'ensemble.
Au petit matin, les réserves d'eau s'amenuisant, il est temps de prendre le chemin du retour ; on ne résiste pas à un ultime détour le long de la crête pour atteindre un petit pic encore plus vertigineux. Puis c'est la descente à la va-comme-je-te-pousse, au pif, pour rejoindre l'oued tout en bas. On se bataille avec les cailloux qui débloquent, et les agaves qui aiguisent les passages, mais on finit par y parvenir, non sans qu'une croix plantée au milieu de ce rien piquant et assoiffant, n'avise l'improbable randonneur : "salva tu alma".
De Molinos, une tentative de stop nous laissera assez tranquillement planifier le reste du voyage pendant six longues heures. Puis un Suisse-Allemand qui fait la route des vins, seul dans sa voiturette, accepte de nous charger avec nos sacs - on se rend compte alors de leur gigantesque volume... Mais il va dans la direction opposée, vers Cachi ! L'occasion d'une ultime pause, toujours aussi calme et tranquille dans ce charmant village, et les retrouvailles avec la Mamama et le directeur du Musée. Le lendemain, direction Cafayate au Sud, par la grand-route de Salta, en bus.
Cafayate est un poil plus grande, touristique et animée que Cachi et Molinos. Une famille exceptionnellement gentille nous y accueille pendant plusieurs jours. La région se prête facilement à des excursions à vélo. Le premier jour, on avale 100 km de bitume entre les roches colorées aux formes fantômatiques de la Quebrada de las Conchas. Au milieu de falaises rouges et tourmentées, un couple de condors se pose tout près de nous, puis joue à reconnaître un endroit plus tranquille pour installer un jour son nid. Au soir, on embarque nos vélos vers Angastaco, le village vers lequel le stop n'avait pas voulu de nous. C'est le dernier bus avant Noël, il est bondé et mettra plus de trois heures à accomplir le trajet de 75 km qu'on se propose de faire à vélo au retour le surlendemain. Angastaco est pour nous le plus charmant des villages du rio Calchaqui. Perdu dans un univers minéral, le hameau et son oasis apportent une belle touche de vert. Quelques vignes, beaucoup d'arbres fruitiers - abricotiers, pruniers, figuiers -, des canaux où l'eau coule à flots, et toujours de mignonnes habitations d'adobe avec treilles sous vérandas à colonnes.
C'est Noël un soir, au petit restaurant de campagne "el Rincón Florida", en compagnie d'un couple d'allemands, et de la famille de l'hôtelier. On trinque au cidre, la famille découvre ses cadeaux, chants et guitare accompagnent les toasts. C'est assez reposant d'être là, comme des petites souris sans cadeaux, dans la fête mais un peu en marge. Puis un bal de cumbia attire les plus jeunes sur la place du village.
Nous voilà couchés tard, mais levés tôt pour profiter d'une dernière balade à remonter une gorge labyrintique, au milieu d'un massif ultra sec avec des pans de roches découpés, tous orientés dans la même direction, des flèches. Vers 11h, c'est avec appréhension que l'on met la tête dans le guidon vers Cafayate... et c'est vrai que c'est très dur ! Les quebradas hyper arides défilent, silencieuses et intransigeantes, presque moqueuses, tandis qu'on se débat sur une piste hargneuse, tour à tour ensablée, tôlée ou caillouteuse. Comme dans un monde parallèle, se succèdent maisons où festoient les convives en ce jour de Noël, une église ouverte avec sa crèche, et même un petit village ; de très élancés perroquets vert-sombre nous harcèlent quand ils nichent dans les falaises. A chaque jet de roue, il faut trouver le fil de la piste le moins pourri, mais finalement on rentre à temps avant la nuit... jamais été aussi heureux de retrouver du goudron, à une vingtaine de kilomètres de la ville.
Comme un défi au désert, les bodegas pullulent par ici, fondées voilà plus d'un siècle. Quantités de vignes s'étirent sur des treilles, très hautes le plus souvent, car le vin blanc est à l'honneur avec au top le Torrontes, au parfum et à la saveur exotiques, très fruité. Les bodegas sont suffisamment proches de Cafayate pour enchaîner deux dégustations à pied. La vigne profite d'un climat sec et ensoleillé ; elle produit ainsi des vins généreux, aux arômes riches et inconnus. La fraîcheur nocturne est bénéfique pour le raisin, car elle élimine naturellement beaucoup de parasites. L'association avec l'élevage permet d'apporter les engrais naturels : la mode du vin bio est nettement en train de se développer. Le Torrontes se consomme surtout en Asie du Sud-Est car il accompagne à merveille la cuisine locale ; les rouges sont en revanche assez lourds, et moins fins que plus au sud, vers Mendoza. Leurs variétés artisanales - vins patero - de raisin foulé au pied, sont parfois goûteuses, mais se digèrent un peu en catastrophe.
On quitte encore une fois le coeur serré ce charmant coin de pays où on s'est vraiment sentis adoptés.
mercredi 9 janvier 2008
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