lundi 5 novembre 2007

Marchés, fanfares et jus d'oranges

Si les grands espaces nous hallucinent, les villes boliviennes qui ponctuent notre itinéraire épicent chacune à leur manière le voyage : La Paz, Trinidad, Cochabamba, Oruro, Potosi. Chacune a son atmosphère, ses bizarreries, sa nonchalance, son curieux mélange de modernité et de tradition : comme ces femmes aux nattes accrochées l'une a l'autre et ornées de pompons, aux jupes courtes et empilées qui leur donnent une silhouette empesée, un téléphone portable hyper plat à l'oreille.

L'empreinte coloniale transparaît plus ou moins nettement dans chacune de ces villes, mais c'est à Potosi qu'elle est la plus marquée (on n'a pas vu Sucre, LA capitale coloniale et paraìt-il LA plus belle cité bolivienne !). Potosi, créée au XVIème siècle, a brillé jusqu'au XVIIIème, par la grâce de sa montagne aux filons d'argent, le Cerro Rico, et de millions d'esclaves-mineurs tués au travail. Probables témoins de la mauvaise conscience des nobles espagnols, ou simples témoins des moeurs d'antan, pas moins de 80 églises et quelques couvents quadrillent les vieux quartiers. D'antiques balcons de bois ajourés sont suspendus au-dessus de ruelles biscornues, les hautes portes sont encadrées de pierres taillées finement sculptées, avec souvent la lune et le soleil, et le monogramme IHS au milieu, toujours le syncrétisme...

La Paz fourmille du matin à la nuit, un incroyable lacis de rues en pentes raides et glissantes, redoutables pour les semelles et même pour les pneus lorsqu'il pleut. La richesse est concentrée au fond de la cuvette, plus chaude et plus oxygénée, alors que les quartiers populaires jouissent 600 m au-dessus d'une vue splendide sur les montagnes et sur la fourmilière. Plus haut encore, sur la plaine qui mène au lac Titicaca, la ville champignon de El Alto, contigüe à La Paz, recueille les émigrés les plus pauvres de l'Altiplano. En arrivant depuis Copacabana, on est saisi par le spectacle de ce canyon urbanisé de haut en bas. De petites maisons se serrent sur les pentes ; seuls quelques moignons de terre érodée restent inoccupés. Au contraire, une armada d'immeubles hauts et modernes tapissent le fond de la gorge.

La Paz fourmille... de l'homme ou femme d'affaires pressé en cravate ou tailleur au vieux mendiant habillé d'antiques mantas, en passant par les innombrables vendeurs de rues aux innombrables produits, aux innombrables métiers. Les vendeuses ne passent pas inaperçues, elles investissent les trottoirs fermement campées au milieu de leur étalage, entourées de leur lourde robe et de leur grand châle, et toujours coiffées de leur inénarrable chapeau melon porté haut sur le dessus de la tête, tenant comme par miracle. Parfois des bébés dorment tranquillement au coin de l'étalage, et la journée de travail est ponctuée par l'allaitement et les couches. Les petites filles portent dès la naissance des boucles d'oreille. Les détails pleuvent sur la ville, et quand on la regarde on ne sait plus ou donner de la tête... cireurs de chaussures masqués d'un passe-montagne, réparateurs de vieilles savates entassées près de la machine à coudre, ateliers pèse - personnes pour vérifier son poids, collégiens en élégant uniforme, vieux Dodge pétaradant a l'assaut des pentes, flics aux sifflets régissant la circulation aidés par des étudiants déguisés en peluche, trafic intense sans aucune priorité au piéton, petites manifs ou défilés au fil des rues, odeurs de poulet frit et de pisse, enseignes anarchiques, horizon de fils électriques, amoureux timides ou fervents, stands de fleurs et de téléphones, lamas séchés, et chaque mètre carré de rue est occupé.


Le cimetière est un petit concentré de la ville. Le dimanche, on y vit comme dans la rue. Il y a même de vrais immeubles avec escaliers, balcons, où les caveaux sont empilés comme les cages à lapins dans nos tours de banlieue. On se perd dans les ruelles bordées de caveaux vitrés superposés. Ceux du haut sont accessibles via des échelles de bois disposées au coin des rues. Derrière les vitres, le nom du disparu, la date de sa mort et de nombreux présents miniatures pour l'accompagner dans son long voyage : nounours, bonbons, alcool, feuilles de coca, fruits. Des fleurs partout, des couronnes, elles volent au vent. Et au bout des rues du cimetière, les pentes qui mènent à El Alto chargées de maisons comme un prunier de ses fruits lourds.

A Trinidad, les fourmis sont à deux roues et sillonnent les rues, tournent autour de la Plaza en négociant leur trajectoire entre les 4X4 et les quads. A Cochabamba, le marché occupe un pan entier de la ville : fruits et légumes, viandes, téléphones, radios, piles, herbes aromatiques, papier toilette, ketchup et mayonnaise, bière, alcool pur, vin et whisky, poisson, laine, chaussures, pantalons, gants de boxe, clous et vis, farine, épices, pain, foetus de lamas, mantas industrielles et artisanales, repas sur le pouce au coin d'une table, tête de vache ou de brebis, onguents magiques, produits bio, crèmes nivea...


Toutes les villes ont leurs marchés, toutes les villes ont leurs fanfares, leurs danses, leurs défilés. A Oruro, l'ambiance est animée et joyeuse : les étudiants préparent la rentrée universitaire. Le défilé carnaval dure toute la journée du samedi, point d'orgue d'une fête de trois jours. Les parades s'enchaînent, innombrables, du matin au matin. La plupart sont en grand costume délirant mais traditionnel. Du métal, des tissus multicolores, des filles en petite tenue, mini robe froufroutante d'or et d'argent et grandes bottes assorties sous un chapeau à plumes. Elles se dandinent sur un pas répétitif, en scrutant la foule avec un grand sourire maquillé, les bras ondulant en rythme. Leurs collègues masculins suivent en petits groupes, enfermés dans une armure ronde à plusieurs étages. Un orchestre clôt chaque cortège, souvent une fanfare jouant très haut de ses cuivres et de ses tambours un air traditionnel.

D'autres cortèges sont plus sobres, avec de vieux costumes paysans, de grosses laines brodées, les garçons en pantalons de toile et gilets, chaussés de sandales en pneus ou de grosses godasses ornées de cloches et d'éperons. Des flûtes de roseaux et des chants accompagnent alors les danses. Oruro est de fait la capitale folklorique auto proclamée de Bolivie. En février, le carnaval attire des fêtards de tous les pays et au-delà. Le clou des défilés est la fameuse diablada, une danse du bien et du mal, où s'affrontent une armada de diables tous plus effroyables les uns que les autres et l'archange St Michel, inquiétant lui aussi, aux ailes blanches et au glaive menaçant, sous l'oeil bienveillant de bons gros ours aux masques exhubérants, aux yeux protubérants. On a la chance d'y assister un soir. Les danses sont assez énergiques, avec des fumigènes colorés et des pétards, des feux d'artifice au beau milieu du cortège. Un chien un peu fou tourne autour des pétards en aboyant, et quand ils ont fini de s'enflammer et d'exploser, il s'en empare furieusement.

Et toutes les villes ont leurs fanfares, leurs défilés, leurs processions, souvent par corps de métier. Ils investissent les rues comme par surprise et les danseurs portent des crécelles aux formes symboliques, souvent des autos, des bus ou des maisons.

Et chaque ville possède sa place agréable et arborée ou l'on déguste d'odorants jus d'oranges pressées en direct par des vendeurs qui promènent leurs petits étals roulants. Les photographes de rue vous tirent le portrait, les écrivains publics vous rédigent les lettres à la machine, les amoureux se susurrent à l'oreille sur les bancs, les enfants apprennent à marcher, c'est comme un havre de paix au coeur de la fourmilière.