Après Jujuy, difficile d'échapper à Salta, l'escale urbaine suivante, l'une des gloires touristiques de l'Argentine. Le centre est effectivement charmant, hétéroclite mais peu étendu. Les bâtiments coloniaux sont bizarrement couverts de myriades de papillons sombres qui s'y reposent le jour. Comme à Jujuy, la "buena onda" règne et on passe quelques jours très agréables en promenades, musées, visites à l'Alliance Française. Bonne aubaine, on y projette les "Poupées Russes" de Klapisch, qu'on avait zappé à sa sortie en France. Ça sent un peu la suite du retour de "l'Auberge Espagnole", mais c'est quand même amusant de voir les pitreries de Duris, surtout quand il joue à Thierry La Fronde.
On goûte donc l'insouciance argentine, qui nous plaît autant que la nonchalance bolivienne. L'actualité n'y est pas aussi riche, et le changement dans la continuité règne en maître : Christina succède à Nestor, un peu comme si chez nous Jacquot avait cédé l'Elysée à Bernadette. On a un peu l'impression que tant que les affaires tournent, que le ballon circule, que l'asado grille et que la bière mousse, tout va bien.
Mais l'air de la campagne et le ciel pur de la montagne nous manquent encore, et on rejoint Cachi, un charmant village en bordure d'un grand massif très sec qui culmine à plus de 6300 mètres, au Nevado de Cachi. Un vague topo de Camptocamp indique que l'ascension est jouable en 6 jours, sans crampons ni piolets en absence de neige.
Le village se révèle l'un des lieux les plus agréables du voyage ; c'est un délice d'y voir passer le temps très lentement, au fil des quelques ruelles blanchies, de visiter les bâtiments qui les bordent, à la curieuse architecture intérieure. Les plafonds, parfois les planchers, sont ouvragés en bois de cactus massif, les énormes poutres soutenant les toits à deux pans sont parfois d'une seule pièce. Des portes à double battant, vert sapin, marquent le coin des rues. Notre maison ici, c'est la Casa de Familia Mamama, qui est un peu comme la maison bleue de San Francisco, sans clefs ! Une plantureuse glycine âgée de quelques siècles ombrage la véranda ; un dalmatien débonnaire nain monte la garde, on ne l'a pas entendu aboyer une seule fois. Les dueños sont adorables et affectueux. Un jeune argentin a élu résidence ici pour s'entraîner au demi-fond car à 2200 mètres, c'est l'altitude idéale ; on ne l'a pas vu courir, mais il remplit plein de carnets pour noter ses temps.
Un taxi nous dépose au bout de la piste de "Las Pailas", à 15 km de Cachi, ce qui économise une journée de marche. Et ce n'est pas un luxe, car les sacs sont gonflés à bloc, avec sept jours d'autonomie et 10 litres d'eau (les habitants de Cachi ne sont pas unanimes sur la présence d'eau le long de l'ascension). Le trek débute dans une très longue vallée, plantée de cactus cierges de plus de 5 mètres de haut, et d'innombrables petites touffes d'un autre genre d'épineux, qui fleurit rouge, rose, orange, et tous les dégradés. Le massif en toile de fond est très sec, rocailleux, sous un ciel d'un bleu pur vraiment enivrant. Sur les pentes, les couleurs sont tranchées, comme si l'ombre des nuages y était restée accrochée.
Les bivouacs sont paradisiaques. Le plus bas d'entre eux, Piedra Grande, à 4000 mètres, est un replat herbeux où coule une eau cristalline ; un immense bloc coloré nous y abrite, ainsi qu'un couple de colibris hargneux. Guanacos et viscaches abondent à proximité. Un renard a aussi établi sa tanière non loin, et on s'observe mutuellement ; il a l'air blasé, emmitouflé dans sa longue queue blonde, quand il plisse des yeux. Le deuxième campement, bien abrité lui aussi, jouxte un ruisseau à 4600 mètres, en face d'une falaise qui sert de reposoir au condors. Un soir, on en compte jusqu'à 9, mais seuls deux d'entre eux s'envolent sous nos yeux le matin à 8 h ; il aurait fallu se lever plus tôt... Plus de chance un peu plus tard : lors d'une pause dans un bofedal, trois des spectaculaires rapaces nous survolent de tout près, visiblement curieux. Deux adultes et un jeune, peut-être une séance de reconnaissance du dangereux être humain... Les filets d'air bruissent entre leurs rémiges quand ils cerclent au-dessus de nos têtes. Le camp le plus élevé est encore très agréable, perché à 5400 mètres, et surplombant tout l'itinéraire. Là, on est vraiment tout seuls !
Dans la montée, entre 4000 et 4600 mètres, un joli détour nous entraîne sur un chemin qui commence à s'effacer, mais qui a dû longtemps être utilisé par des mineurs ; au bout, on devine sur la crête rocheuse une petite zone d'extraction de minéraux dans une veine de quartz. Le sentier s'élève en pente douce, en lacets, ou serpente tranquillement, très ouvragé. Les llaretas dessinent comme des joints dans les bas-côtés. Seule trace de passage humain dans toute la vallée, il résiste au temps et parfois s'efface, assez émouvant dans cette grande solitude. On découvre aussi l'ancien hameau des mineurs - quelques murs, et des restes de charpente en cactus- ainsi qu'un groupe d'habitations plus anciennes avec des vestiges de petites maisonnettes rondes et des corrals. Des fragments de céramiques jonchent le sol, et on trouve même une vieille aiguille à tisser en métal. Interrogé à notre retour, le charmant directeur du petit musée de Cachi est intarissable sur plein d'autres sujets. Il semblerait quand même que le site ait été occupé entre 1000 avant JC et 1000 après JC par les farouches tribus locales, brièvement colonisées par les Incas juste avant la conquête espagnole.
Le quatrième et dernier jour d'ascension est assez homérique ; le temps est heureusement radieux car une nuit perturbée par l'altitude nous empêche de décoller avant 7 h. Arrivés sur une première crête à 6000 mètres, le sommet nous paraît encore très éloigné... L'univers est totalement minéral, assez coloré, avec quelques pauvres névés qui subsistent. Seule une vigogne, comme égarée, trottine allégrement vers une antécime. Les cailloux de toute sorte, clairs ou sombres, débris de schistes, granite et plein d'autres jonchent le plateau. En deux heures, le sommet convoité est atteint. On apprendra plus tard qu'il s'agit en fait du Melenda, d'altitude inconnue mais sans doute vers 6200 mètres. Le temps est toujours au beau fixe. Sur le flanc sud, "ombragé" du massif, quelques langues de pénitents fondent à grande vitesse ; ils font un peu pitié. Mais la crête-plateau continue, et au loin semble finir sur un sommet plus enneigé, sûrement le "vrai" Nevado de Cachi. On atteint son antécime, à une bonne heure de marche. Le paysage devient vraiment lunaire, toujours parsemé de petits névés. Après, il faudrait encore descendre à un col, et remonter, une grosse demi-heure aller... Mais on commence à se sentir mal, on arrête là. La vue plongeante sur la vallée à l'ouest est fabuleuse ; toutes les couleurs des roches se mêlent au vert des bofedals. Très loin sur l'horizon, un autre imposant sommet neigeux.
Il est 12h30, et le retour au premier col salvateur est vraiment pénible : le mal des montagnes nous happe alors qu'il nous faut encore marcher en montagnes russes une bonne heure et demi au dessus de 6000 mètres. Arrivés au camp, on est épuisés, et J a un mal de tête atroce... il nous paraît quand même plus prudent de descendre d'un ou deux étages. Pliage de tente, remplissage de sacs, c'est vraiment très dur, et une descente dans un terrain pourri de gros blocs prêts à nous broyer les jambes nous attend. C'est la lutte, parmi les deux heures les plus difficiles qu'on ait vécues en montagne, il faut se concentrer au maximum sur chaque pas. Au camp du condor, on se pose enfin, sauvés mais à bouts de force. Peu après, mal de tête et nausées disparaissent, et le moral revient.
Quant au dernier jour de la promenade, c'est une véritable odyssée à la recherche d'un endroit sec. Les gouttes sonnent sur la tente depuis 16h la veille, et ne cessent pas. Ça bruine, ça vente, ça tonne et ça coule à flots ; 8 heures sous la pluie pour rentrer à Cachi, avec une longue pause déjeuner dans un abri sous roche, à attendre une accalmie qui ne vient pas. Un pauvre condor tout humide prend son envol en catastrophe, surpris par notre apparition au détour d'une moraine. Immense vu d'aussi près, il disparaît presque immédiatement dans le brouillard, comme sortant d'un rêve. Plus bas, même les quelques vaches ont l'air décontenancées par toute cette eau tombant du ciel.
Trempés jusqu'aux os dans l'une des montagnes les plus sèches d'Argentine ; mieux qu'une baguette de sourcier, mieux qu'une danse ridicule autour d'un poteau, JAJ en randonnée...
jeudi 20 décembre 2007
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