Le Nord-Ouest argentin représente un grand inconnu à nos yeux, même si J a passé du temps à enquêter ici il y a 5 ans, et même si un guide déniché à San Pedro signale quelques treks dans le coin. Un itinéraire surtout nous attire, qui traverse de hauts plateaux, débute dans la forêt subtropicale et aboutit dans un désert de cactus, tout en suivant le Tropique du Capricorne.
Un autocar très années 80 nous transporte de Jujuy à Ledesma, languissante et décontractée, chaude et plantée de palmiers géants aggripés par des philodendrons avides de grimper. Ce petit bourg très provincial répond en fait officiellement au nom pompeux de Libertador General San Martin : la géographie de l'Argentine est truffée de références à l'histoire de son indépendance.
Le bus de campagne tressautant et coloré emprunte une piste forestière et s'arrête pour une pause d'une demi-heure à San Francisco, village champêtre des yungas argentines, à 1500 mètres d'altitude. Une visite impromptue à la boutique nous permet d'affiner nos plans auprès d'une asso locale.
Le trek débute un peu plus loin, au lieu-dit Peña Alta, et c'est parti pour 4 à 5 jours de marche. Retrouvailles agréables avec les ambiances des basses terres tropicales : chaleur, perroquets, vautours, plantes exhubérantes, chants entêtants des insectes, terres rouges, arbres bizarres aux troncs distendus, comme s'ils avaient avalé un marcheur. Le chemin est large, bien entretenu d'un bout à l'autre, très emprunté par les locaux qui vivent tout au long de l'itinéraire, parfois très à l'ancienne. Très aérien, ce magnifique sentier nous promène en balcon au-dessus d'une gorge, puis sur le fil d'une très longue crête vertigineuse et à travers un haut plateau planté d'ichus et balayé par les vents, avant de redescendre sur la quebrada aride d'Humahuaca.
Deux villages ponctuent la route, chacun pourvu d'une école. San Lucas fait très alpin, très vert et panoramique, avec son église et son cimetière plantés dans un champ d'herbes grasses. Vers 10 h, l'instit et ses élèves débarquent sur le terrain de foot pour une séance de culture physique.
Le ravitaillement en eau est problématique tout au long du trek : les quelques ruisseaux ne sont pas souvent buvables et en dehors des villages, il faut insister pour obtenir quelques litres du précieux liquide. De fait, quand on toque à leur porte, les gens sont très réservés et distants. Mais on échange toujours quelques mots avec les marcheurs locaux, souvent des hommes accompagnés par leurs chiens. Les fermes, très dispersées, sont facilement à un jour et demi de marche du village le plus proche. Juste après une tempête de grêle, une famille fait une pause avec nous auprès d'un col : époux, épouse, belle-mère et trois gamins. Une petite fille porte sur le dos un magnifique cartable rose Barbie. Leurs chevaux sont harnachés de sacoches colorées et brodées de fleurs naïves, mais la Señora nous défend formellement de les photographier.
Tous les soirs, une petite pluie rafraîchit l'atmosphère, renforçant l'aspect Préalpes du paysage, très vert et rocailleux, où chaque replat est un pâturage. Après la pluie, les falaises délavées fument et prennent corps, comme si elles allaient marcher. De temps à autre, les condors nous survolent, mais on cherchera sans succès la falaise où ils doivent nicher. Au milieu d'arbres majestueux qui ressemblent à de vieux aulnes, J manque de piétiner un joli serpent vert vif, qui se laissera observer un moment avant de se fondre dans les herbes. Mille fleurettes égaient aussi les abords du sentier ; il y a même des crocus et des cactus-poupées. Entre deux bouquets, notre première grosse araignée poilue se laissera tranquillement chatouiller.
A trois jours de Peña Alta, l'école de Mollulo (3 familles) est déserte ; on refait provision d'eau à une source qui ressemble plutôt à une mare. Souvent, de petits cimetières sont installés sur les cols, très colorés, et des croix fleuries de plastique, plantées de guinguois, sont noyées dans les ichus. Malgré leur isolement, les lieux sont encore très habités ; c'est une Argentine très indienne, avec des scènes de vie qui nous font penser à la Bolivie et au Pérou. Quant à nous, on ne marche jamais plus de 6 h par jour, en goûtant les petits bonheurs du chemin, son ambiance harmonieuse et décontractée, ce petit air de chez-soi dans le paysage, le sentier large et bien tracé - pas besoin de regarder ses pieds. Quand on ne croise personne, on tente d'engager la conversation avec les caravanes de vaches, chevaux, ânes, qui utilisent eux aussi le sentier d'un air déterminé.
Au bout de quatre jours d'une montée progressive mais soutenue, nous voici à 4200 m d'altitude, sur un petit altiplano désert et minéral, où on découvre quand même quelques habitations mimétiques en tendant un peu l'oeil. L'orage nous poursuit, et un guanaco (le chameau local qui prend ici le pas sur la vigogne) fuit avec nous le mauvais temps. Des grêlons s'abattent en rafales, et couvrent les premiers cactus d'un manteau hivernal.
Arrivée à Tilcara endormie vers midi, un bourg-oasis lui aussi très détendu, environné de hauts cactus, de rochers colorés, de demoiselles qui ont perdu leur coiffe, et de mille vestiges archéologiques. Le village ressemble un peu à une retraite de jeunes intellos porteños (les habitants de Buenos Aires), qui fuient le tumulte de la capitale pour s'installer là, au soleil et au calme. Beaucoup d'artisans, d'artistes, un musée palpitant, des activités d'éveil et d'art pour les enfants et les moins jeunes, et une Pucara, forteresse précolombienne. Très en ruines, sauf quelques îlots reconstitués, l'ambiance est un peu irréelle dans les endroits laissés à l'abandon : seuls subsistent le dessin des rues, les fondations des maisons et la nécropole, le tout envahi par une végétation piquante et fleurie.
Purmamarca est un petit village de la même quebrada, devenu hyper touristique car adossé à une colline multicolore qui explose au soleil du petit matin contre les montagnes grises qui l'environnent. On habite deux jours dans une casa de familia, partagée un soir avec un jeune Espagnol très chaleureux, puis avec deux Italiens joviaux, et c'est l'anniversaire de l'un d'entre eux. La famille habite en fait un peu plus loin, et Jose ou son père passent de temps à autre pour discuter. Le loyer, on le dépose sur le haut du frigo qui ne marche pas, la confiance règne et c'est très agréable...
On passe toute une après-midi à siroter le maté, à l'argentine, en bouquinant ce qui traîne sur les étagères... comme à la maison !
dimanche 16 décembre 2007
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