dimanche 17 février 2008

Des châteaux en Patagonie

Assis au bord de la route à la sortie de Puerto Ibañez, l'esprit de la Patagonie s'offre à nous. C'est la Patagonie de sous-le-vent, quand les épais nuages du Pacifique se sont déchargés de leurs eaux sur les sommets glacés le long de la côte. Ils défilent au-dessus de nos têtes en se dispersant dans le ciel bleu, adoptent des formes étranges, extravagantes, de rouleaux ou de soucoupes volantes. Le vent crie, rugit et chante dans les peupliers arrimés là pour tenter d'adoucir la tempête, de bloquer le sable, de protéger les maisons. C'est un avant-poste chilien aux confins d'un immense lac aux eaux laiteuses comme celles qui tombent d'un glacier, un peu à l'abandon, un peu las de vivre. Les toits rouillent, les vitres se fendent, malgré les efforts de-ci de-là pour planter des arbustes ou rénover une avenue. Sec l'été, glacé l'hiver. Le bord du lac est une friche un peu sale, des canards vapeur et pilet s'en accommodent très bien. Les cris métalliques des ibis fauves, oiseau croisé le plus fréquemment en ville avec le vanneau huppé depuis notre entrée en Patagonie, participent à l'atmosphère hitchcockienne.


La descente vers le sud s'arrête pour nous ici, au bout de six jours de marche autour des puissants Cerros Castillos. Le rio Ibañez s'accapare toute la vallée devant le petit village de Villa Cerro Castillo, où débute la ballade. Ses eaux gris-lait coulent d'un volcan, nous dit-on. La Careterra Austral dévide ici ses touristes par paquets, à moto, en vélo, en 4X4 ou en bus ; plus loin, c'est Cochrane puis tout au bout Villa O'Higgins.


L'itinéraire traverse une large plaine alluviale, où les couleurs de l'automne commencent à pointer, à moins que les jaunissements ne soient dus à la sécheresse du mois dernier. Un groupe d'une trentaine d'oies a envahi le pâturage des vaches, et tiennent conciliabule. Très en avant dans la campagne, des fermes de tôle et de bois sont nichées dans leur barrière de peupliers. Puis le lenga envahit les pentes, en forêt claire et sans sous bois, avec toujours sa chevelure de lichens secs et jaunes fluorescents qui pendent loin. Plus haut, la guerre avec le vent rend les lengas nains, les troncs épousent les pentes, on croit les voir ployer sous la neige comme en hiver. Quand l'arbre abdique, ce sont le caillou, la moraine, le névé et très vite le glacier qui prennent place.



Le pic de magellan et le rayadito, le houet-houet et le troglodyte, habituels hôtes de la forêt de lengas, et tous déjà rencontrés bien plus au Nord, sont encore là à dévorer les insectes, pas du tout intimidés, souvent très curieux de nous. Et le huemul !!! Chassé par la chaleur de janvier, il s'est aventuré plus haut qu'à l'accoutumée, et c'est à la frange de la forêt qu'on en découvrira trois, parfaitement immobiles, à nous fixer de loin, altiers et défiants.



Le paysage est inlassablement fascinant, avec des perturbations et des nuages, du brouillard et du soleil, le ciel bleu puis le vent, en quelques secondes, tout change. Les alentours proches sont constellés de volumineuses masses de granite poli garnies de lacs aux teintes plus ou moins foncées, du lapis-lazuli au vert émeraude. A l'horizon, des sommets évanescents, plus durs, plus déchiquetés, chargés de neige et de glace. De l'autre côté, les glaciers des Cerros Castillos et de leurs compères, sont à fleur de peau tout au long de la marche. Des cascades en bruine ou en rafales chutent de partout, parfois un sérac se brise en mille éclats. L'ambiance vers 2000 m nous transporte encore une fois aux cimes des Écrins, mais des Écrins démultipliés, en ribambelles. Les pointes des châteaux sont bien affûtées, des figures effilées découpées dans la pierre sont les sentinelles du chemin de ronde. Le dernier jour, une bonne pluie cinglante nous oblige à faire étape dans une clairière ; en deux heures, elle nous trempe jusqu'à l'os et les flaques se multiplient car la terre infortunément ne s'imbibe pas. Ouf ! le lendemain, un rayon de soleil fugace nous sèche. Plusieurs groupes de randonneurs qui font le trek dans l'autre sens ont décidé de rebrousser chemin, dégoûtés par le rinçage d'hier ; un Israélien un peu blasé nous dépasse pieds nus en courant, pour calmer ses nerfs sans doute : il vient de se tremper une fois de plus dans le rio en traversant le gué. Arrivés sur la Careterra Austral, un Argentin sybillin au volant d'une 4X4 limousine nous amène à Puerto Ibañez, que J voulait voir avant de rentrer. Le lendemain, un couple de Néerlandais en camping car blindé, équipé pour dix ans de baroude dans le désert, nous libère de ce bout du monde un peu glauque et nous ramène à Coyhaique. On quitte avec soulagement Puerto Ibañez, petit port-frontière perdu dans la pampa. La Patagonie est ici trop âpre et le village désolé ; la tristesse nous y envahit à mesure que passent les heures. Quel contraste avec la Patagonie maritime et pluvieuse pas si éloignée au nord, exhubérante de milliers d'espèces de mousses, de fougères et d'arbres !



Après les réjouissances argentines de El Bolson, on opte pour un retour au Chili par Futaleufu, un petit village de campagne hyper touristique, dédié à l'aquatique occupation du rafting. Y processionnent beaucoup d'Etats-Uniens, et on est en plein sur le fameux itinéraire initiatique Jérusalem-Jérusalem. Pas notre tasse de maté tout ça, à part une après-midi de farniente-baignade au bord d'un rio remuant. Une grande veine de courant en boucle nous entraîne dans le flot sans efforts, et nous ramène à notre point de départ. Un trio de mémés fofolles nous héberge ; elles boivent de la bière à longueur d'après-midi, avant d'aller danser à la fête-rodéo toute la nuit.


Puis, les retrouvailles avec la mer, le Pacifique, qui vient se perdre dans une baie ample entourée de montagnes à Chaiten. On se sent bien dans ce port tranquille, à l'ambiance insulaire, battu par un vent marin et rafraîchi par une légère brume. Curieusement, le sel dans l'air fait un peu défaut, sans doute à cause des formidables masses d'eau douce qui se déversent dans l'océan. Mais pour l'heure, il fait un temps exceptionnel, ce qui est même un peu décevant dans un endroit pareil. Il est censé pleuvoir 366 jours par an : "si hay sol, disfrute ; si hay lluvia, encontraran la verdadera Patagonia". La sécheresse n'est pas non plus du goût des agriculteurs, qui souffrent beaucoup au campo, ni de celui de la forêt qui se consume un peu partout. On se croirait revenus entre Rurre et Trinidad, en pleine Amazonie fumante. Autour de Coyhaique, les pentes sont jonchées d'immenses troncs blancs, qui gisent comme des allumettes tombées.



On passe deux jours à Chaiten à se promener dans la forêt presque vierge du parque Pumalin. Les alerces sont ici légion, ce qui les dépouille un peu de leur mystère. Un vénérable spécimen de 3000 ans se prélasse au milieu d'un bosquet humide ; le diamètre du tronc est en conséquence, mais le feuillage reste chétif. La chaleur fâne un peu les "algues", les mousses qui donnent une fourrure au tronc, de la cîme aux racines. Le sous-bois est impénétrable : des bambous, toutes sortes de fougères, parfois très hautes qui ressemblent à nos fougères aigle, ou aux feuilles-parasol géantes et râpeuses ou en bouquet sur une sorte de pied cylindrique, et puis les lilliputiennes dans l'humus des troncs pourris, et partout des petites fleurs-lianes épiphytes. Une New-Yorkaise énergique de notre âge, déjà croisée à Futaleufu, très mondaine "à la campagne", marche avec un Israélien solitaire ou presque, pour une fois. On se baigne tous dans une petite lagune fondue entre falaises et forêt. En chemin, un tapaculo chucao vient nous voir, il s'approche à portée de main en ne cessant pas de sautiller sur le sol et dans les branches basses. On ne se lasse pas d'observer ses postures rigolotes et la beauté de sa parure rousse aux reflets bleus, avec son col blanc tacheté de noir, et son sourcil marqué. Retour à Chaiten en stop, difficilement ; la dernière famille chilienne qui nous ramasse nous apprend tout des dernières frasques "sentimentales" de Sarkozy... on débarque un peu.



Pour la petite histoire, le parc Pumalin est un parc privé, créé par un certain Tomkins, bien vu à Chaiten, où il paraît qu'il se promène en pantalon de laine une manta sur les épaules... Milliardaire propriétaire de lignes de vêtements bobos au sport et à la ville, il se rachète des châteaux "nature" un peu partout dans le monde. Sa propriété en Patagonie n'est pas mal du tout, même s'il n'a sans doute pas eu le temps d'en faire le tour. Elle s'étend du Pacifique à la frontière argentine, un peu pluvieux peut-être...

vendredi 8 février 2008

Canicule bohème post-hippie

Festival du lupin à El Bolson ; feria artesanal trois fois par semaine. La vie est concentrée autour de la pièce d'eau : des familles, des ados en bandes, des jeunes couples, des touristes étrangers, dont deux assez drôles, leurs chopes en plastique knorr à la main, piquent-niquent ou font la sieste, jouent de la guitare ou de l'harmonica, participent gaiement aux spectacles de rue, naviguent en pédalo, vendent des bracelets tissés, confectionnent des bijoux avec du métal ou des pierres semi-précieuses. Des groupes de rock country, de musique folklorique ou de flûte de Pan se succèdent sur le gazon arrosé tous les soirs. La feria est le paradis de la grosse laine de mouton tricotée - assez incongrue car la température dépasse joyeusement les 30 degrés, du jus de framboise, de la bière artisanale, des fringues légères et colorées de l'été, jupes patchwork, pantalons afghans, de bibelots divers comme d'affreuses horloges en bois ; il y a un stand tenu par une harpiste qui vend de la musique zen, un stand de musique médiévale "Languedoc", des livres sur la Patagonie, faune, flore et Indiens disparus ou Mapuche, un clown échange des caramels contre des abrazos ; les papilles affamées trouvent aussi leur bonheur odorant, tourtes aux légumes, empanadas al horno, tartes aux fruits, frites, confitures artisanales au sureau ou à la rosa mosqueta (cynorrhodon ou gratte-cul chez nous).

Nora Luca investit le milieu d'une allée, trois jeunes porteños magnifiques, qui jouent de la musique ... des balkans ! Une basse, un gros accordéon, une guitare classique, un beau trio. On aime bien, on va les écouter en concert un soir et acheter leur CD. Leur musique des Pays de l'Est est personnalisée, agrémentée des couacs d'un petit canard de bain en plastique et d'un magnéto qui fait entendre une voix de femme répéter "¿ Holá, qué tal ?" et des bouts de phrases un peu énigmatiques, ça rappelle un peu Yann Tiersen.

Dommage que la ville soit archibondée, c'est encore un peu la galère pour se loger... Dans l'après-midi, une torpeur torride s'abat et immobilise l'activité. Les siestes sur l'herbe s'accumulent, ou bien les gens émigrent vers les rives du rio. La ville s'éveille tard le matin et s'endort tard le soir.

Il paraît que dans les années 70, des hippies du monde entier sont venus s'installer là, juste avant la période de la dictature. L'atmosphère est restée, et l'aspect vestimentaire aussi. Quelques hommes et femmes sexagénaires, peut-être des rescapés de cette époque, occupent des étals à la feria. La ville est devenue mythique pour les nombreux jeunes Argentins bohèmes.

Un p'tit trek de six jours dans la réserve du rio Azul nous emmène un peu plus au frais. Il y a au moins dix refuges, et il faut théoriquement camper là aussi. On échappe à la police de l'entrée en arrivant tard le premier jour, puis on dort de-ci de-là en se cachant au milieu des lenguas ou à la belle étoile sous les coigues.

Beaucoup de monde se promène, avec toujours la même allure bohème. On fait un peu tache avec nos sacs à dos de compet' remplis à ras-bord, nos carlines et nos grosses godasses de marche. On croise souvent des jeunes locaux en sandales ou en tongues, et même un Suisse qui s'est mis à la sauce. Forêts de lenguas, forêts de cyprès de la cordillère, bosquets d'alerces, la végétation évolue selon le versant et la proximité avec le Chili. Du haut des sommets, vers 2000 mètres, on admire encore les Andes et ses volcans, avec quelques condors. Le paysage nous fait penser au Sud des Ecrins, même les Aiguilles d'Arve pointent... Le dépaysement n'est donc pas total, mais l'endroit est quand même agréable et la chaleur réveille les odeurs suaves et parfumées des conifères.

De drôles d'oiseaux (des tapaculos) nous accompagnent le matin. Entre le merle et la poule d'eau, ils ressemblent à de petits gnomes emplumés, avec leur grosse tête ornée de gros yeux. Ils nous tournent autour, l'air inquiet et inquisiteur, en se cachant furtivement derrière les troncs. Le houet-houet est connu par son cri avec lequel il harangue les promeneurs. Il y a aussi le rayadito, une drôle de petite mésange, souvent en bande ou en famille, qui nous harcèle au passage en un pépiement incessant. C'est l'oiseau qui ne respire jamais, et chaque plume de sa queue est ornée d'une longue pointe. Mais toujours pas de puma, et pas vu non plus le huemul, le cerf patagon qui pourtant devrait avoir ses quartiers argentins par ici.

Un refuge-ferme, le Cajon del Azul, est un modèle de petit havre de paix sur le mode bio, potager et verger, prairie, pain maison, bière maison, quelques cochons et quelques poules... Ça fait envie, il ne manque que la mer !