Ce jour là, Bariloche avait des airs plutôt antipathiques. Du béton maussade et du gros bois pesant découpé en rondins au coin des rues, un vent glacial, un contingent massif d'estivants - mais que viennent-ils chercher ici ? La montagne peut-être, et on s'attendrait à la voir surgir au bout des rues, chargée de neige fraîche, si le ciel si sombre ne faisait pas écran. Ou bien la mer, et c'est vrai que le grand lac qui borde la ville est agité, houleux et sombre comme un océan. Un kite-surf en érafle même la surface avec une voile minuscule dans la tempête.
Eaux et cimes, Bariloche aime à se croire suisse ; chocolat et fondues sont à l'honneur au restaurant, entre une parrilla et un asado. La recherche d'un gîte est ardue, mais au bout de deux heures d'investigations, on déniche un hospedaje familial, quasi vide (comme c'est étrange, à deux pas du centre), tenu par une vieille dame revêche, où il faut accéder à la salle de bains en bottes et où l'eau goutte dans la chambre quand il pleut. On écope et on ronge notre frein en se consolant, bien à plaindre, avec une fondue bourguignonne et du bon vin. Au bout de deux jours, peu d'amélioration météo à espérer dans l'immédiat, mais on s'élance quand même furieusement pour un itinéraire de 5 jours, qui se révèle bien sauvage.
En s'extirpant du bus à Colonia Suiza, c'est l'hiver qui nous accueille avec de la neige fraîche dans les arbres à 1300 m. Pas une âme qui vive sur l'itinéraire qui mène du Refugio Segre à Pampa Linda. Le chemin sillonne et grimpe à travers une forêt majestueuse, moussue et allumée de lichens fluorescents, de lengas - entre un hêtre et un bouleau, mais qui peut dépasser 40 m et qui devient nain et courbe comme nos aulnes avec l'altitude. Au-dessus de la Laguna Negra et de son refuge bicolore, alu d'un côté, grenat de l'autre, on débouche sur un col où comme par magie les éléments se calment. Un paysage qui finit par nous devenir familier se découvre alors : de grandes forêts pentues aux sous-bois de bambous, mille et une lagunes perchées au-dessus du grand lago Nahuel Huapi - L'Île du Tigre en mapuche, une infinité de sommets enchapeautés de neige, tous à 2000 mètres à peu près. Et trônant en cacique, pointant ses nombreux pics et mamelons dans le ciel changeant, le Monte Tronador, Jupiter tonnant qui lâche ses glaces au-dessus de falaises noires pour reformer des névés gris en-dessous. De plus près, quelques jolies fleurs, les amancay orangées en bas, les armerias roses en haut, et tant d'autres, souvent blanches et minuscules, complètement exotiques. Peu d'animaux mais des oies pimpantes dans chaque lac, qui se dandinent sur les névés, et même une famille de canards-vapeur, et des petits oiseaux curieux qui viennent criailler presque sur nos têtes . Des baies roses et blanches charnues et fruitées poussent sur les pentes les plus ensoleillées.
Et on chemine à travers ce paysage, par un vague sentier, marqué au petit bonheur de traces rouges peintes, parfois dans un brouillard opaque et venté, parfois entre des bancs de nuages. La marche est parfois forcenée, à patauger dans des profondeurs insoupçonnées de boue, dans les nombreuses zones humides, les "mallin", ou à escalader les troncs brisés, ou à se faufiler entre les bambous affaissés par l'hiver. On est content d'utiliser enfin pleinement les bottes made in Ecuador achetées au Pérou, trimballées depuis six mois. AJ fait d'ailleurs presque tout le trek en bottes, ayant malencontreusement chuté dans un rio frais les chaussures aux pieds.
La sensation d'isolement est splendide, et il nous paraît étrange au bout de ces quelques jours de croiser tant de monde à Pampa Linda - un peu le Pré de Madame Carle local, mais avec une énorme auberge-bar - alors que le temps est revenu au beau fixe. Du coup, tabanos (des bandes de taons monstrueux aux dards longs ou courts, avec parfois les yeux rouges, qui au moment crucial de piquer couinent comme s'ils allaient jouir) et moustiques deviennent présents et nous communiquent leurs humeurs fébriles.
Comme il nous reste quelques pâtes au fond du sac, on en profite pour enchaîner avec deux autres jours de marche en aller-retour vers le Paso de las Nubes, Col des Nuages, qui mène a la laguna Frias - comme son nom l'indique, un défi pour la baignade. Le chemin, bien balisé cette fois, longe les glaciers du Tronador à travers une épaisse forêt de coïgue et de lengua. Petit à petit, l'ambiance se charge d'humidité. Au bout du chemin poussent les Alerces, immenses conifères vieux de plusieurs milliers d'années, typiques des Andes méridionales, mais rares car leur bois est d'une qualité exceptionnelle. Ici, de petites fleurs rouges grimpent sur les troncs moussus, les arbres en imposent par leur port, la forêt vierge prend possession des pentes et les cris de certains oiseaux nous replongent aussi dans une atmosphère tropicale.
Retour à Bariloche la sèche, sous un soleil limpide cette fois-ci et dans un nouveau gîte bien plus agréable où la cuisine donne sur le lac. Ravis de cet intermède bleu, aussitôt dit aussitôt fait, nous voila repartis dans les entrelacs du Nahuel Huapi pour 6 jours de marche. La traversée débute cette fois à Villa Catedral, toute petite station de ski à fleurs des champs. On franchit plusieurs cols avec toujours l'alternance forêt-caillasse, et des vues à couper le souffle à chaque nouvelle vallée. Certains camps sont assez peuplés, avec beaucoup d'ados venus camper au frais et à l'oeil, avec des fois une guitare, souvent des colliers partout et des converse aux pieds.
Le tracé des sentiers est assez exotique ; ils se perdent dans les marécages - mallines où ils ne sont plus marqués que par quelques bambous plantés ou par quelques branches ou troncs disposés aux endroits les plus boueux. Leur lutte avec la végétation basse des lenguas est terrible, et ils se referment vite entre deux passages de machette. Et dans les montées aux cols, ou les descentes, point de lacets, ils filent tel un ruisseau et parfois par le ruisseau, en suivant la ligne de plus grande pente, dans des nuées de poussière. On y croise souvent des groupes d'ados ou des familles, les sacs à dos ornés de duvets, guitares, casseroles, sur des sections qui ressemblent plus à de l'escalade qu'à de la marche. Le refugio Grey et son lac sont un vrai nid de grimpeurs, des locaux mais aussi une faune internationale venue se frotter aux clochers du Cerro Catedral.
Les étapes sont tranquilles, levés tard et posés tôt. Beaucoup de temps pour admirer les alentours, vastes, et des pauses, même pour se couper mutuellement les cheveux au bord d'un lac au son d'une guitare proche. Au troisième jour, on profite d'une queue de beau temps pour s'offrir une belle traversée, tout seuls, avec un peu d'escalade, beaucoup de névés, une marche de crête le long du Cerro Navidad, en surveillant la dépression qui commence à entamer le Chili. Bingo ! On arrive largement à redescendre se mettre à l'abri avant que le ciel ne nous engloutisse. Tout au long de la journée, les nuages ont défilé dans un grand ciel bleu, presque un à un, vite, se parant des formes incroyables que leur donnait le vent. Ultime avertissement avant de partir, un vol de condors tournoyant quelques minutes au dessus de notre camp...
Le dernier jour est une sorte de condensé-apothéose au Cerro Lopez, qui plonge directement dans le Brazo Tristeza, l'un des milliers de fjords du Lago Nahuel Huapi. Le Tronador, l'Osorno et son cône parfait immaculé, le volcan Puntiagudo et sa silhouette dégingandée, portant son cratère très haut au bout d'un long cou très fin, et les milliers de montagnes enneigées de la cordillère, la chaîne sèche du Cerro Catedral, qui d'ici ressemble vraiment à un édifice aux mille clochers incorporés à une tour en orgues démesurée. Le ciel est complice, bleu clair et la vue lance loin. Des condors apprécient également le coin, et certains ont l'air de s'amuser des promeneurs, en rasant les crêtes ou en les observant en se grattant, posés sur un rocher proche.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
1 commentaire:
Salut les trekkeurs!!!
Ca donne envie votre long recit sur les randos autour de Bariloche...Nous, on y est reste seulement trois jours, le temps d'une grande ballade a velo et des petites ballades, c'etait tres chouette. Maintenant, on est passe de l'autre cote, en Asie. Apres 2 semaines au cambodge, on est maintenant en Thailande, a la chasse aux endroits sans touriste...On part vers le sud ou on doit rejoindre mon frere.
Bon trip a vous!
Enregistrer un commentaire