La Cordillere Royale nous offre un autre tres chouette sommet, le Pequeno Alpamayo, a un demi battement d'aile de condor du Huayna Potosi.
Depuis le minuscule village de Tuni, a environ 4300 m, ou on arrive honteusement en taxi, le camp de base, a 4700 m, s'atteint en 2h30 de marche. Un grand lac artificiel apparemment bourre de "chimicos" (on ne peut ni s'y baigner, ni y pecher) est borde a l'horizon de quelques nevados impressionnants, dont l'imposant Huayna, isole et massif, sa face ouest degorgeant de seracs en equilibre. A-t-on vraiment ete tout la haut ?
Un peu au dela du lac, une vallee des plus mignonnes nous accueille, habitee en bas, plus sauvage en haut, mais amenagee pour la foule de touristes qui viennent en saison seche se frotter a l'une des grandes classiques de la Cordillere Royale.
Le sentier en balcon traverse des "alpages" d'ichu, perches au-dessus d'une serie de lacs, cette fois naturels, qui ont un air de Sept-Laux.
Il fait encore beau en ce milieu de journee. Meme si notre objectif reste obstinement cache dans les nuages, le Condoriri, 5700 m, se laisse quant a lui admirer sans pudeur. Cette montagne est vraiment magnifique, avec ses deux fleches separees par un large col, qui surplombe un glacier en proie aux chutes de seracs et une gigantesque moraine, qui n'a pas vraiment l'air accueillante. La crete terminale pour rejoindre le sommet principal est une arete tres raide a la ligne parfaite. L'ascension de l'ensemble a l'air de loin assez jouissive, mais on n'a pas le niveau pour s'y aventurer seuls. Ce serait cool de trouver un guide a embaucher pour demain ou apres demain au Campo Base.
On campera un peu plus haut, seuls, dans une sorte de cirque morainique, ou on deniche un enclos en pierres seches, parfait pour nous abriter du vent cinglant. Quelques touristes descendent du Pequeno Alpamayo, et pourtant il est tard : presque 15 h. Et revoila le compadre Chileno avec qui on avait partage le dortoir du refuge au Huayna, cette fois accompagne d'un guide, lequel nous informe distraitement qu'une broche a glace est necessaire pour redescendre l'arete terminale. Ils avaient prevu de grimper au Condoriri, mais il parait que les recentes chutes de neige ont trop alourdi la pente et que les risques d'avalanche sont forts. Adieu l'idee de gravir ce sommet magnifique... Deux espagnols suivent, qui sont partis a 8 h ce matin, et qui n'ont pas utilise de broche, ni la corde d'ailleurs, qu'ils ont gardee au chaud dans le sac ! Rassures, on se dit que la verite doit etre entre les deux...
A l'abri du vent dans l'enclos, la fin d'apres-midi se deroule tranquillement, meme si les nuages nous empechent de reperer le haut de l'itineraire. Mais la trace sur le glacier est tellement visible, ainsi que le chemin pour y acceder, qu'il n'y a pas beaucoup de soucis a se faire pour le lendemain, meme de nuit. On ressent a ce campement une ambiance nettement alpine, et le cirque nous fait penser violemment aux Evettes... Nostalgie des Alpes, ou bien la haute montagne laisse-t-elle moins de prise a l'exotisme ?
Contrairement a la nuit passee dernierement au refuge, on dort tres bien, tellement qu'on se reveille une demi-heure plus tard que prevu. Ce n'est pas un drame, la tente est pliee tranquillement pendant que l'eau du petit dejeuner chauffe, et vers 4h45 nous voila partis dans la nuit. Sur le haut du glacier, une cordee scintille telle une etoile perdue trop bas.
On camoufle nos affaires superflues sous un bon gros caillou repere la veille, et on prend vite pied sur le glacier enneige. La trace contourne quelques belles crevasses pendant qu'au loin, au-dessus de la jungle, des orages se dechainent. Les saccades d'eclairs laissent deviner une espece de brume, qui semble ramper sur les cretes.
A l'aube, on arrive au col et c'est chose faite, le brouillard nous a happes. On est un peu triste et vert, mais on continue quand meme en traversant quelques jolies crevasses pour atteindre un petit sommet rocailleux, ou se reposent les deux cordees guide-chica qui nous precedent. Petite descente en rocher jusqu'a un col ou on retrouve la neige, et O joie le soleil ! Le sommet se devoile miraculeusement, concluant une tres belle arete neigeuse. La Pachamama nous accorde une bonne heure de repit entre deux bancs de nuages, le temps de rejoindre le sommet, de s'y dorer au soleil et de s'abandonner a la contemplation. On se croirait en plein vol au-dessus d'une cordillere immense et farouche, envahie en douceur par les nuages conquistadors a tous les etages du ciel. Le soleil s'y reflete, avec des teintes argentees et dorees. D'un cote trone l'immanquable Huayna Potosi, de l'autre les sommets tous proches du Condoriri et au-dela jusqu'au majestueux Illampu. Au loin, la mer de nuages sur les Yungas et un ciel de plomb menacant sur l'Altiplano.
Il faut s'arracher a ce moment de plenitude pour esperer descendre avant que le brouillard ne se redeploie. Retour par le meme itineraire : les crevasses prennent de l'ampleur, avec les sommets en toile de fond.
Au pied du glacier, un enorme coup de tonnerre nous fait fremir, et des rideaux de gros flocons bien compacts s'ecrasent en masse sur le sol. En cinq minutes, les pentes sont blanchies, alors qu'on recupere nos affaires, saines et sauves dans leur cachette. Plus loin, les lamas se laissent recouvrir paisiblement par ce coton un peu froid tout en ruminant. On s'installe pour le pique-nique au creux d'un rocher au bord du lac du camp de base. Des millions de petites mouches inattendues se ruent a l'assaut des berges humides, sans doutes passees a l'instant de leur vie de larve aquatique a celle d'ephemere volatile. Les hirondelles font bombance en les cueillant au ras de l'eau et des pierres.
Retour a Tuni sans histoire, les giboulees disparaissent et les versants joliment blanchis comme par l'automne chez nous reprennent leur couleur de printemps.
Honteusement cales dans le taxi du retour, on se retourne souvent jusqu'a voir s'effacer les sommets a l'entree dans El Alto.
jeudi 20 septembre 2007
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