On est rentre hier d'une de nos plus belles escapades en montagne, autour du massif de l'Ausangate. La beaute des lieux et l'altitude nous auraient presque rendus ascetes, presque plus faim ni soif, dans un univers apre qui nous propulse a mille lieux du quotidien.
La longue marche de 6/7 jours commence a Tinqui, a six heures de bus de Cusco. Sur la route deja, ca sent l'aventure quand le bus s'arrete pour panne d'eau... Incroyable, aucun bidon de flotte de secours n'est prevu dans le vehicule. On a donc recours aux reserves des passagers (dont deux litres offerts gracieusement par JAJ), et a une dizaine de litres trouves assez loin en contrebas par un des equipiers. Puis, c'est le chargement du toit (quelques tiges de fer a beton) qui tombe a la faveur des tressautements sur la piste.
On arrive bizarrement dans les temps a Tinqui, ou on retrouve Fred, un baroudeur francais croise a Cusco, avec qui on avait sympathise autour d'une carte au South American Explorer. Lui s'engage seul dans le tour de l'Ausangate (a l'endroit). Quant a nous, on a prevu d'entamer le tour a l'envers, de pousser jusqu'a un col qui surplombe la face Sud de cette monstrueuse montagne, puis de traverser la cordillere vers l'Est pour rejoindre le village de Phinaya, un des plus hauts du monde a plus de 4700 m. On espere donc se croiser trois jours plus tard, dans un fameux decor !
Pour nous, c'est la decouverte de l'altitude, car on ne descend jamais sous 4500 m, et on a meme campe deux fois a 5000... Meme apres plusieurs jours, le souffle est court ; quand on saute une ou deux respirations devant le paysage, on s'apercoit qu'on manque cruellement d'air.
Les decors sont extraordinaires et vivants malgre les conditions extremes. Un ciel froid et tres pur, souvent degage mais ou viennent parfois jouer des nuages venant d'Amazonie, en creant des jeux de lumiere frappants. Puis des sommets en bandes ou isoles, avec des masses de glace monstrueuses, formant des champignons ou des cannelures, parfois d'immenses plateaux blancs. A chaque col, il est d'usage de remercier l'Apu (la divinite tutelaire du nevado) pour sa clemence en rajoutant une pierre a un Apacheta (un cairn, on dit chez nous). Les nevados trainent des monceaux de moraines gigantesques, parfois roses, parfois gris, parfois verts, et surplombent de vastes vallees souvent humides, parsemees de lacs de toutes couleurs et de toutes tailles. Pas d'arbres, mais partout ou un peu d'herbe jaune et seche pousse (l'Ichu notamment, qui sert a couvrir les toits des cahutes alentours), paissent des milliers d'alpagas en troupeaux, souvent gardes par des chiens feroces et des berger(e)s plutot distant(e)s. Une drole de bestiole, l'alpaga, qui a l'air encore plus bete qu'un mouton, mais si craquant avec son abondante fourrure de peluche, qui tressaute quand il se met a courir. Aux confins de la vegetation et du desert mineral, on rencontre souvent sa version sauvage mais tres differente, la vigogne, qui vit sa vie en petites troupes. Un charmant animal tres delicat et gracile, qui porte la tete loin en avant quand il se met a courir, et qui se sent rassure quand il se campe sur une pente sablonneuse.
Les fonds de vallees sont souvent des "bofedales", marecages composes de sortes de mousses dures et epaisses, en mottes parfois spongieuses, a travers lesquelles l'eau s'ecoule un peu anarchiquement. Souvent, on ne reconnait plus le cours d'eau naturel tellement des canaux ont ete creuses a travers les ages. L'aspect sauvage de la montagne cache en fait des pratiques agricoles intenses.
Au dessus de 5000 m, le paysage devient vraiment lunaire, avec des successions de collines anthracite, orange, vertes, grenat, gris-bleu... On reste la plupart du temps bouche-bee, notamment au passage du col du condor, une veritable apotheose.
On s'aventure de temps en temps sur des sommets rocheux qui nous paraissent accessibles. A la faveur du retrait recent des glaciers, on atteint une antecime curieusement denudee au milieu d'un champ de glace, a environ 5500m, au Comercocha. Il nous manque 30 metres de neige dure et une paire de piolet pour vraiment etre au sommet... un peu rageant. Deux jours plus tard, on s'offre en extra une marche de crete a peu pres a la meme altitude, avec meme quelques pas d'escalade et franchement du gaz, face a une belle brochette de 6000 dont le chef inconteste reste le seigneur Ausangate. La plupart du temps, on marche ou on essaye de dormir dans la longue nuit, ou alors on flane dans l'herbe en buvant du mate de coca. On passe aussi une apres midi dans l'eau chaude des bains de Pacchanta, en plein air sous la face Nord de l'Ausangate !
Les nuits, etrangement, ne sont pas si froides, meme si les duvets et la tente sont bien givres au petit matin, et l'eau des bouteilles gelee. Les soirees sont plus difficiles, car le vent solaire souffle peniblement jusqu'a la nuit tombee. Une fois le soleil leve par contre, il fait bon a l'abri du vent.
Jusqu'a 5000, des habitations isolees, en pierre et en ichu, etonnamment mimetiques, servent d'abris temporaires ou permanents (on ne sait pas si il y a une saison d'alpage) a des familles. Plus difficile ici de lier connaissance avec les habitants, qui gardent souvent leurs distance... et nous ne parlons pas un mot de Quechua ! Il nous semble incroyable de pouvoir vivre ici en permanence, d'autant que meme la patate ne pousse pas a cette altitude, et qu'il ne faut pas compter sur un feu de bois pour se rechauffer ou pour faire la cuisine... En fait, le seul combustible est le crottin (et il est excellent parait-il). Il est stocke en mottes sur le sol autour des habitations, seche et conserve a l'interieur de petits greniers de tourbe. Beaucoup de femmes revetent la tenue traditionnelle : grande jupe sombre de laine epaisse bordee de bandes de couleurs, multitude de jupons (on n'a pas eu l'occasion de les compter), grands bas de laines, veston assorti, mantas (une grande piece de tissu a tout faire) pour proteger du froid et pour porter des charges, tout cela surmonte d'un grand chapeau rond, colore, a frange. Les hommes sont plus rares (sauf les muletiers engages sur les treks), et plutot habilles de sombre. On en a croises a plus de 5000 m en bermuda-bas de laine... et un avec un gros sac a dos et vetements techniques : c'est Fred, qui descend du Paso Palomani alors qu'on y monte. Rencontre attendue, mais surrealiste tout de meme ! On casse la croute ensemble dans un decor de reve, en echangeant nos recettes de cuisine de trek.
Le bien nomme Yayamari ("sommet des douleurs"), aux flancs dechiquetes, trone seul au dessus de l'immense lagune Sabinacocha, parait-il "le plus grand lac du monde a cette altitude". On la longe sur son flanc nord, ou l'immense massif glaciaire du Chumpe l'alimente. Des milliers d'oiseaux s'y ebattent, dont deux flamants rose vif et des foulques geantes qui construisent des nids flottants geants. A cet endroit, les limons morainiques donnent a la lagune des allures de lagon tropical.
La longue journee de retour a Phinaya commence par un soleil eclatant, puis a mesure que l'on progresse le long des lacs, sur un terrain plat et desole entre les massifs glaciaires puis des montagnes multicolores peut-etre volcaniques, les nuages s'ammoncellent. On essuie quelques trombes de neige avec heureusement le vent dans le dos. L'arrivee au soir dans ce village du bout du monde est memorable, dans un froid glacial. On nous installe dans l'hospedaje municipal, un dortoir sans eau ni electricite mais neanmoins confortable et bienvenu.
Le lendemain, retour tres progressif a Cusco... Un camion nous charge vers midi en compagnie d'une quarantaine d'habitants du coin, d'une demi douzaine de moutons, de quatre alpagas et deux lamas, pour nous amener encore plus haut, puis petit a petit vers la plaine, en 4 ou 5 heures. Evidemment, le vehicule plein a ras bord se remplit encore au cours du trajet ; il arrive meme a digerer une sono entiere, avec des hauts parleurs de deux metres arrimes tant bien que mal au dessus du betail. C'est drole trois heures, ensuite on a hate de s'enfuir... D'autant qu'au milieu du parcours, le chauffeur fait vaguement la course avec le camion de derriere qui menace de le rattraper et qu'il reussit a exploser un pneu.
On arrive epuises et morts de faim a Cusco, contents de retrouver les petits plaisirs simples de la ville et de respirer sans y penser !
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
1 commentaire:
Avec l'altitude, votre plume devient allègre. On ressent la beauté et l'étrangeté de ces paysages à la qualité de vos textes. Le corps s'allège et l'esprit s'envole. Continuez à nous faire rêver !
Enregistrer un commentaire