Depuis Ollantaytambo, et sa vallee aride et pleine d'histoire, nous rejoignons la selva de Quillabamba. Le bus nous fait traverser la cordillere en une journee, avec une petite heure a pied pour franchir un glissement de terrain : dans une chaleur moite, environ 200 personnes se croisent avec bagages et enfants sur un sentier de fortune qui relie deux bouts de piste... une scene assez surrealiste ; nos voisins de bus, comediens de rue, transportent une sono avec une grosse enceinte.
Le voyage est spectaculaire, on devale le versant Est des Andes, en foret vierge, les roues au bord du vide, pour arriver dans les plantations de cafe, de cacao, d'agrumes, de bananes, jusqu'a Quillabamba, porte de la jungle, a 1000 m d'altitude. Le petit dejeuner ici s'agremente de bananes grillees et de yucca : le cafe (c'est ici qu'il est le meilleur entend-on dans la rue) est servi comme a Lima avec une solution concentree a diluer dans de l'eau chaude, et cette fois ci c'est tres bon.
De la, direction Huancacalle, petit village a 3000 m d'altitude, a 4 h de Quillabamba en combi. On quitte les moustiques et la chaleur, mais des mouches nous assaillent, qui piquent bien rond bien profond. La montagne est ici tres verte, couverte de grands arbres ou perchent des sortes de poules malhabiles.
On y visite les ruines Incas de Vitcos, avant derniere ville construite a la va-vite par l'Inca fuyant les espagnols. C'est en fait un tout petit village, avec d'un cote les maisons des nantis, de l'autre les habitations populaires, et une grande maison de reunion pour discuter de la vie. Un peu plus loin, il reste des terrasses, quelques gros blocs soi disant tombeaux d'un chef et de sa femme, un cadran solaire, une guillotine. Tout proche, le site de la Nusta Hispana est centre autour d'un gros bloc sculpte, au sommet duquel les futures petites amies de l'Inca urinaient afin de prouver leur virginite...
La region essaye de developper un peu le tourisme, pour l'instant assez inexistant, en jouant sur les ruines incas, la jungle plus bas, et meme sur le Macchu Pichu, scandaleusement approprie par Cusco alors qu'on s'y rend encore plus vite depuis ce cote ci des Andes. A Huancacalle, on rencontre l'excellent Freddy, qui joue un peu le role d'animateur local, et qui nous met les idees en place sur certaines choses comme l'education (les difficultes d'envoyer les gamins a l'ecole, mais surtout de leur faire poursuivre a l'universite, payante), la precarite de la vie dans les montagnes loin des villages, les conditions de vie des paysans les moins bien lotis...
Heureusement, des italiens tres catholiques sont la, et ont construit une mission au village au dessus ; ils animent des cours parascolaires, un atelier de menuiserie, de tissage, et donnent des cours de foot. Ils accueillent meme les voyageurs de passage comme nous, au depart de la marche quasi mystique de 4 jours qui mene a Espiritu Pampa.
Espiritu Pampa, la plaine des esprits, est le dernier refuge du dernier Inca rebelle a la couronne d'Espagne. Le site est perdu dans la foret de nuages, a peine deflore de sa vegetation, a 1400m d'altitude.
De Huancacalle, il faut rejoindre un col puis plonger vers l'Est, dans un magma vert qui s'epaissit peu a peu, ou les especes vegetales se succedent progressivement, ou la temperature monte... Des bromeliacees epiphytes, des fougeres, des mousses, des lichens croissent dans les arbres, qui parfois lancent des lianes ou des racines pour mieux s'accrocher au sol. Et puis, on decouvre dans leur milieu naturel toutes ces plantes qu'on expose en pot chez nous comme les philodendrons, specialises dans l'escalade des troncs, les begonias en fleur, les oiseaux de paradis et tant d'autres qu'on ne sait pas nommer. Certaines fougeres arborescentes deploient leurs feuilles en palmiers tres haut au-dessus du sol.
La marche est principalement en descente, mais pas si facile. Certaines fois, on joue les montagnes russes pendant des heures, avec des remontees eprouvantes, parfois en plein cagnard... Car la foret vierge n'est pas toujours vierge, et on y pratique un peu la culture sur brulis (bananes, yucca, cafe, cacao, achiote). D'autres fois, on se fraye un chemin dans une vegetation moite, un sous bois de bambous et de lianes.
Premiere etape sur le chemin a Ututu, ou des villageois sont en train de finir un petit hospedaje en bambous. On y passe la nuit sous tente, et le maitre des lieux, Edwin, nous emmene faire un tour a proximite, pour nous montrer des vestiges Incas non encore defriches, qu'il a lui meme decouverts et c'est sans doute vrai !
Le deuxieme soir, on se pose sur deux metres carres de terre battue a proximite d'un groupe de maisons rustiques habitees a demeure par deux familles de campesinos, dans un isolement reellement effrayant, au milieu de pentes raides et noyees dans une foret un peu agressive...
Par endroits, la foret est vraiment bien vivante, avec des cris et des chants d'oiseaux. On a parfois l'impression qu'ils nous appellent ou alors qu'ils se foutent de nous. De temps en temps on arrive meme a les voir, souvent tres colores mais toujours sombres pour se fondre dans la vegetation ; perroquets, toucans, coq de roche, cacique, rapaces divers, passereaux encore plus divers, et encore cette espece de poule debile.
A la fin du troisieme jour, un peu extenues par la chaleur et les montees descentes, on atteint les ruines, desertes. On y descend par deux bons milliers de marches d'un escalier ceremoniel. Une esplanade herbeuse ou se dressent des arbres gigantesques, des cris d'oiseaux qui s'enervent pour le soir. On rejoint le palais royal a travers un tunnel vert ; la derniere demeure de l'Inca est fort modeste, mais l'ambiance est rendue fantastique par la foret impitoyable, qui prend possession ou qui protege les pierres. Dommage que les systemes hydrauliques n'aient pas tenu le coup, car il n'y a pas d'eau et on se rabat sur le stade de foot de l'ecole a 30 mn de la pour dormir.
Il faut encore une grosse journee de marche pour rejoindre le premier gros village, Chuanquiri, ou on attrape par grande veine un camion qui descend sur Kiteni, la premiere petite ville d'un Perou qu'on ne connaissait pas encore (basse altitude, chaleur et torpeur, un peu une ville pionniere, c'est une base d'exploitation de gisements de gaz).
A Kiteni, on passe quelques heures a se restaurer et a tergiverser sur la suite. Finalement, on attend jusqu'a 23h le bus qui amene a Ivochote, a 30km et 3 heures de la, terminus des transports terrestres avant la foret amazonienne.
L'arrivee a 2h du matin est assez surrealiste ; comme la route s'arrete avant l'entree du village, au niveau d'un pont suspendu sur l'Urubamba, le bus fait demi tour, remonte cent metres, se gare et eteint toutes ses lumieres. Tout le monde reste dans le vehicule et le chauffeur nous conseille de dormir ! On sort quand meme du bus pour rejoindre un hotel, mais comme la plupart des gens repartent en pirogue vers 7h du matin, pour eux c'est plus economique de rester dans le vehicule !
Le lendemain, on se promene autour d'Ivochote en admirant encore la vegetation, aussi bien dans les plantations que dans la foret primaire assez proche du village. Il faudra encore attendre une nuit pour qu'on puisse embarquer a bord d'une pirogue, belle embarcation longue de 10 metres et tres fine, a moteur hors-bord, qui se dirige "adentro" et meme jusqu'a Pucallpa !
On y navigue environ 3 heures et c'est assez impressionnant car la riviere est loin d'etre sage, avec des sections en rapides. Sur un des passages delicats, le capitaine fait debarquer tout le monde, et on rejoint la "lancha" par la rive.
On debarque apres le Pongo de Manique, une section en canyon particulierement turbulente, et particulierement spectaculaire avec grosses vagues et cascades en voile de toutes parts. Rolando, dont on avait eu contact a Kiteni par l'intermediaire du beau frere de la soeur de son neveu, nous accueille avec sa famille dans ce qu'on appelle ici la maison d'Abel Ugarte. Un batiment sommaire au milieu de plantations qui ont vecus des jours meilleurs, un peu d'herbe pour la tente, une source. Tres rustique, mais on y passe une journee et une nuit tres agreables. Rolando nous explique la foret vierge environnante, particulierement magnifique, nous montre une mare aux caimans (tres discrets, les caimans) au dessus de laquelle s'ebattent un groupe d'Hoazin, un gros oiseau vraiment etrange, aux cris cacophoniques, a la huppe ridicule, au vol maladroit, qui broute les arums geants d'un air inquiet. On croise aussi avec un peu d'apprehension un serpent de plusieurs metres (pas mechant selon Rolando), on trouve un nid d'engoulevent, on regarde couler le fleuve, on mange poisson sur poisson avec du yucca et du riz...
Malheureusement, il se met a pleuvoir et le voyage de retour en pirogue est un peu terne ; on voyage a cote d'un poisson chat de 20kg, peu bavard. Puis retour a Quillabamba avec le bus le plus lent du monde, et retour vers la montagne, ce sera pour le post suivant !
samedi 4 août 2007
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